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Chapter 41 of 97

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« Honte à toi! péris donc, si tu veux, toi, à qui ta mauvaise nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me tiens dans l’ordre même de mon auguste frère! »

Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ, qu’il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui dit ces mots, que précédait un geste caressant: « Eh bien! je m’en vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi, femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se manifestent à mes regards n’inspirent que de l’effroi. Puissé-je à mon retour ici te voir avec Râma! »

À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée de larmes, lui répondit en ces termes: « Si je me vois privée de mon Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai, ou j’abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j’entrerai dans un bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de mon pied même un autre homme que Râma! » Quand Sîtâ eut dit ces mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée de chagrin, à battre des mains sa poitrine.

Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce frère de son époux.

Le juste Lakshmana, l’esprit agité d’une grande peur, était parti après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour ainsi dire, malgré lui. L’auguste Démon aux dix visages saisit aussitôt l’occasion favorable et se présenta devant la belle Vidéhaine sous la forme empruntée d’un anachorète mendiant. Il s’avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux frères, comme le voile d’une nuit obscure envahit la dernière lueur du jour en l’absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette pensée dans son esprit en démence:

« Voilà bien le moment pour moi d’aborder cette femme au charmant visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès d’elle! »

Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l’occasion qui s’offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste Vidéhaine sous la métamorphose d’un brahmane mendiant. Il était couvert d’une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié sur l’épaule gauche, une aiguière d’argile à sa main avec un triple bâton.

À l’aspect de ce monstre épouvantable par ses œuvres et par sa vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent retint même son haleine. Aussitôt qu’elle vit s’arrêter le roi des Rakshasas, venu d’une course impétueuse, la rivière Godâvarî d’enchaîner soudain son onde glacée d’épouvante. On vit courir ou s’envoler çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du Djanasthâna.

Le monstre, guettant l’occasion que lui donnait cette absence de Râma, s’avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant, vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme assortie.

Il s’arrêta, fixant les yeux sur l’épouse de Râma aux lèvres de corail, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana, noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d’une profonde obscurité.

À chaque membre qu’il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d’un charme fascinant le cœur et les yeux. Percé d’une flèche de l’amour, le Démon nocturne à l’âme corrompue s’avança en récitant les prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune, aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s’étendit dans un long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une statue d’or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n’existait dans les trois mondes et qu’on aurait pu dire Çrî même sans lotus à la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la princesse aux membres tout rayonnants:

« Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage, cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d’un vif éclat, comme un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune fait ressembler au calice d’une fleur dorée, et que cette guirlande portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à voir? Es-tu la Pudeur,… la Gloire,… la Félicité,… la Splendeur ou Lakshmî? Qui d’elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu l’Existence elle-même,… ou la Volupté aux libres allures? Que tu as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma belle, pour l’ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante, et rien n’est plus joli à voir, femme chérie à la figure enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d’un or épuré, mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe dessinée suivant les plus justes proportions. Tes mains bien faites sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie avec tes autres charmes, femme à l’enivrant sourire. Tes pieds, qui, réunis maintenant, se font ornement l’un à l’autre, sont d’une beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les doigts une fraîcheur adolescente. D’une splendeur égale aux riches couleurs du lotus, ils ne sont ni moins beaux ni moins gracieux dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille qu’on pourrait cacher dans ses deux mains! Non! Je n’ai jamais vu sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la beauté!

« Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent seuls d’être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même dans la souffrance au milieu d’un bois désert, où tu n’as pour lit que la terre, où tu n’as pour aliments que des racines et des fruits sauvages.

« Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des Maroutes: Es-tu née d’un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces Déesses? N’es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N’es-tu point une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici! »

Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi Djanaka, sans confiance, s’éloignait de lui çà et là, pleine de peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante, aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à soi-même: « C’est un brahme! » elle répondit au Démon Râvana, caché sous l’extérieur d’un religieux mendiant, l’honora et lui offrit tout ce qui sert à l’accueil d’un hôte. D’abord, elle apporta de l’eau; elle invita ensuite le faux brahmane à manger des aliments que l’on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché sous une enveloppe amie: « La collation est prête! » Quand il se vit alors invité par Sîtâ avec un langage franc et sans réticences, le Démon, ferme dans sa résolution d’enlever par la violence cette fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses vœux.

Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: « Je suis la fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est Sîtâ; son mari est le sage Râma. J’ai habité une année entière le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines dans l’abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé, le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis qu’on préparait le sacre pour l’aîné des Raghouides, une reine ambitieuse au cœur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon beau-père, et, tout d’abord, lui demanda l’exil de mon époux comme une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus au vieux monarque.

« Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, disait-elle, que je ne l’aie obtenue: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie! Donne sa vérité à la grâce que tu m’as jadis accordée, seigneur, dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même cérémonie soit destinée à sacrer mon fils Bharata; que Râma s’en aille aujourd’hui même dans l’horrible forêt, et qu’il y reste quatorze années ermite, vêtu avec une peau d’antilope noire et un habit d’écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l’instant pour les bois, et que l’on sacre Bharata!

« À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père, la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d’héroïsme, pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de Râma, célèbre dans l’univers. Le monarque à la grande vigueur, Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire une chose agréable à Kêkéyî.

« Quand mon époux vint trouver son père à l’heure du sacre, Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions: « Écoute, prince de Raghou, ce qui m’a été promis par ton père: « Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre, m’a-t-il dit, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire, fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la parole de ton père. »

« Mon époux, ferme en ce qu’il a promis, obéit à sa voix et lui répondit: « Je le ferai! » en présence de son père. Râma est toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, saint brahme, la sûreté de sa promesse, qu’il n’est rien au-dessus d’elle. Un frère de Râma, né d’une autre mère et nommé Lakshmana, homme éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l’engagement de son frère: « Mon âme se plaît dans la vérité! » lui répondit ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc à la main, Râma, qui s’en allait dans le bois de son exil.

« Ainsi, une seule parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t’est possible d’habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m’apportant les plus beaux fruits de la forêt… Dis-moi donc, en attendant, dis-moi quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint ermite, que Râma ne t’accueille avec honneur. Mon époux aime la conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes. »

À ces mots de Sîtâ, la charmante épouse de Râma, le vigoureux Démon, blessé par une flèche de l’Amour, lui répondit en ces termes: « Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu le sauras, n’oublie pas de me rendre l’honneur qui m’est dû. C’est pour venir ici te voir que j’ai emprunté cette heureuse métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu’on appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le frère et même l’ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs; je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils de Poulastya. J’ai reçu de l’Être existant par lui-même un don incomparable, celui de prendre à mon gré toutes les formes et de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le monde: on m’appelle aussi Daçagrîva[26]; mais le nom de Râvana est encore plus célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la nature de mes œuvres[27].

« Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ, la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d’une montagne et l’Océan se répand à l’entour. Elle est ornée de hauts pitons faits d’or épuré, elle est ceinte de fossés profondément creusés, elle porte comme une aigrette de palais et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu’Amarâvatî, la cité d’Indra, c’est la capitale des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des sombres nuages.

« C’est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses riants bocages; et tu n’auras plus aucun désir, noble dame, de revenir jamais habiter ces bois. »

À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: « Je serai fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu’il est aussi impossible d’ébranler qu’une grande montagne et d’agiter que le vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi, à l’immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de l’astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t’unir à moi est celui du chacal, qui voudrait s’unir à la tigresse: il est aussi impossible que je sois touchée par toi, qu’il est impossible de toucher les rayons du soleil!

« Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie, c’est comme si tu voulais arracher à la gueule d’un lion, ennemi des gazelles, la chair qu’il dévore plein de vigueur, impétueux, en fureur même!

« La différence qu’il y a dans les bois du chacal au lion; la différence qu’il y a du faible ruisseau à l’Océan: c’est la différence qui existe de toi à mon noble époux!

« Tant qu’il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main, ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m’enlèves, oui! tu ne pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler la foudre! »

C’est ainsi qu’à ce langage impur du noctivague Démon répondit cette femme à l’âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu’un éléphant a brisé.

Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l’instant ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la hideuse réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion, les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les cheveux enflammés.

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· 41 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library