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Chapter 21 of 97

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« On m’a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et prendre toi-même les rênes du royaume. »

À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui répondit ainsi, les mains jointes: « Ta majesté est pour moi un père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi, ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l’ordre que m’a prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta parole m’a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres années. »

À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d’une voix que ses larmes rendaient balbutiante: « Si tu es résolu de quitter cette ville et de t’en aller au milieu des bois pour l’amour de moi, vas-y du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m’est impossible de vivre Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et par moi! »

À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes: « Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne nous lier ensemble au devoir: oui, veuille bien, ô toi, qui donnes l’honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n’est pas une leçon que j’ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir maintenant par amitié pour moi! »

À ces mots de Râma: « Que la gloire, une longue vie, la force, le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi Daçaratha. Va donc, sauvant d’une tache la vérité de ma parole; va une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi quelques mets délicieux et savouré le plaisir de mes richesses; quand tu auras consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, eh bien! tu partiras. »

Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et répondit au sage monarque agité par le chagrin: « J’ai chassé de ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m’aurait offert le régal aujourd’hui? Aussi aimé-je mieux partir à l’instant, que m’abstenir jusqu’à demain.

« Qu’elle soit donnée à Bharata, cette terre que j’abandonne, avec ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l’honneur de ta majesté, j’irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre, à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses forêts! qu’il en soit puissant monarque, comme tu l’as dit! Prince, mon cœur n’aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie, dans les grandeurs même, qu’à rester dans l’obéissance à tes ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta séparation d’avec moi! »

Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs et brûlants soupirs: « Que l’on prépare en diligence, pour servir de cortège au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses. Quelque richesse qui m’appartienne, quelque ressource même qui soit affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu’on en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous ses désirs comblés au fond même des bois! »

Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s’empara de Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et d’indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage sans couleur, elle jeta ces mots d’une voix cassée au vieux monarque: « Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m’as donné avec une foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l’essence, tu seras un roi menteur! »

Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyi frappait ainsi de nouveau avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: « Femme inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi donc me piquer sans cesse avec l’aiguillon de tes paroles, moi qui porte un fardeau si lourd et même insoutenable! »

À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: « Jadis Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même, son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l’aîné de tes Raghouides! »

« Ô honte! » s’écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit, il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la tête.

Alors un vieillard d’un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha et qui jouissait de la plus haute estime auprès du puissant roi, s’approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: « Reine, apprends de moi, qui vais t’en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé d’un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà, reine, le fait tel qu’il nous fut donné par la tradition. En butte à ses vexations: « Dominateur de la terre, choisis, dirent au monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas seul ou bien nous tous! »

« Pour quel motif? » reprit cet auguste souverain. À ces mots, les citoyens de lui répondre avec colère: « Poussé d’un naturel méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû! »

« Quand il eut recueilli d’eux cette plainte, le roi Sagara, qui voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et le bannit de sa présence. C’est ainsi que le magnanime Sagara dut renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus? »

Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d’une voix, que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: « Je renonce à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette couronne avec ton Bharata! »

Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d’écorce, et, s’adressant au fils de Kâauçalyâ: « Revêts-toi! » lui dit cette femme sans pudeur dans l’assemblée des hommes.

Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin tissu, endossa les habits d’anachorète, qu’il prit aux mains de Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana, dépouillant son resplendissant costume, s’habilla avec cette écorce vile sous les yeux de son père.

À l’aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait Kêkéyî, afin qu’elle s’en revêtît elle-même, au lieu de cette robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.

Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d’écorce avec des yeux voilés par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas: « Comment faut-il m’y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour de moi ces vêtements d’écorce? »

À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l’habillement. La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer, car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il fallait, un habit d’anachorète. Quand elles virent habillée de cette écorce vile, comme une mendiante sans appui, celle qui avait pour appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des cris, et même: « Ô honte! disaient-elles à l’envi; honte! oh! la honte! » À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: « Honte! oh! la honte! » toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en fut complètement brisée par la douleur.

Le vieux rejeton d’Ishwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son épouse: « Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché, la grâce que tu m’as demandée, c’est que Râma seul fût exilé, et non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka.

« Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la conduite pleine d’iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces vêtements d’écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec l’écorce et l’herbe sauvage! »

À son père, assis dans le trône, d’où il venait de parler ainsi, Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de partir aussitôt pour les forêts: « Ô roi, versé dans la science de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d’un naturel généreux et d’un âge avancé, est profondément submergée, par cette inattendue séparation d’avec moi, dans une mer de tristesse. L’infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la consoler, ta plus haute considération. Daigne, par amitié pour moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant, que, défendue par toi, son protecteur légal, elle n’ait point à subir de persécutions. »

À l’aspect de ces habits d’anachorète, que Râma portait déjà en lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes ses femmes.

« Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc mourir, ô mon ami, avant l’heure fixée par le Destin, puisque la mort ne m’entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi! »

À ces mots, le roi s’affaissa sur la terre et tomba dans l’évanouissement.

Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à Râma: « Il te faut, ô toi, qui donnes l’honneur, il te faut rester, sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce héros, qui t’est si dévoué. Il te faut en outre apporter la plus grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts sont couvertes. »

Râma, les mains jointes, s’approcha d’elle, et, se tenant au milieu des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le devoir, lui, pour qui le devoir n’était pas une science ignorée: « Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l’égard de Sîtâ?

« Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre. En effet, il m’est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu’au sage d’abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en main, d’où peut venir un danger pour moi? D’aucun être, pas même de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse! »

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· 21 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library