Chapter 3 of 19
Texte entier · 3
Nous voguons sur le vaisseau du monde: ô vent favorable! lève-toi, il se peut que grâce à toi nous revoyions l’objet chéri de notre cœur[25].
La faveur de ce monde n’est qu’une fable, une fable d’à peine dix jours de durée. Ô amie, ne laisse donc point échapper cette occasion de faire un peu de bien à ceux qui t’aiment.
Le miroir d’Alexandre n’est que la coupe de Djem — considère cette coupe, elle t’apprendra l’état de Darius[26].
Ô toi qui es si généreuse, daigne t’informer, ne fût-ce que sous la forme d’un remerciement à Dieu pour la santé dont tu jouis, de l’état du pauvre derviche dénué de tout.
La paix des deux mondes repose sur ces deux mots: bienveillance envers les amis, modération envers les ennemis.
Il ne nous a pas été donné accès dans la demeure de la bonne renommée: si tel que nous sommes tu te nous agrées pas, va, change les arrêts du destin[27].
Cet amer[28] qu’on qualifie de mère de tous les vices est pour nous plus appétissant, plus doux qu’un baiser sur la joue d’une vierge.
Ne fais point le revêche, car, tu le sais, notre puissante amie pourrait en retour, allumée par le feu de la revanche, te consumer comme une résine[29], le caillou le plus dur étant entre ses mains mou comme de la cire.
Dans ta détresse efforce-toi de te divertir: aie recours à l’ivresse, car cette alchimie de l’être réduit même un Karoun[30] à la mendicité.
Hier, sur le soir, entre les roses et le vin le rossignol chantait joyeusement: apportez la coupe. Oh! vous tous qui êtes pris de vin, salut sur vous.
Ce n’est pas de plein gré que Hafiz a endossé ce froc souillé de vin. Ô vous, cheikh plein de pudeur, sachez-le et excusez-moi[31].
D’un côté le temps de la jeunesse, d’un autre les jardins fleuris. Les roses semblent donner cette bonne nouvelle au rossignol mélodieux.
Ô Zéphyr, si tu viens à passer près des jeunes plantes de la prairie, présente mes respects au cyprès, aux roses, aux basilics.
Ô toi qui si coquettement formes de tes cheveux ambrés de ravissantes boucles qui encadrent ton visage, oh! ne martyrise pas ainsi mon cœur, mon cœur déjà si profondément plongé dans le vertige.
J’ai bien peur qu’un jour ceux qui se moquent si ouvertement des buveurs ne finissent eux-mêmes par porter en offrande toute leur dévotion à la taverne.
Sois l’ami de ceux qui aiment Dieu; car, dans l’arche de Noé, il était une terre qui n’eut rien à voir avec le déluge universel[32].
Va-t-en, sors de ce monde et ne sollicite pas de lui un morceau de pain, car ce mauvais hôte finit toujours par tuer ses convives[33].
Oh! si c’est avec ce charme que la servante du cabaret remplit son office, je veux désormais que mes sourcils servent de balai au seuil de la taverne.
Chacun ici-bas aura pour couchette deux poignées de terre. Dis donc aux riches: quel besoin avez-vous d’élever jusqu’aux nues les murs de vos palais?
Je ne sais vraiment pas ce que tu veux faire avec ta chevelure, car tu mets en désordre tes boucles qui embaument le musc[34].
Oh! ma lune de Chanaan[35], le trône d’Égypte est désormais ta propriété, le temps est donc venu pour toi de dire adieu à la prison[36].
Ô Hafiz, bois du vin, sois insouciant, sois joyeux, mais ne fais pas, comme les autres, du Koran un objet de ruse et d’hypocrisie[37].
Ô Zéphyr! dis à cette charmante gazelle, le plus doucement possible: c’est toi qui es cause que nous errons sur les montagnes et dans les plaines[38].
Pourquoi celle dont les paroles sont si douces — puisse sa vie se prolonger — pourquoi ne s’informe-t-elle pas de ce pauvre perroquet qui aime tant le sucre?
Serait-ce la fierté que t’inspire ta beauté, ô rose, qui ne t’a point permis de t’informer de l’état du pauvre Rossignol au désespoir?
Je ne sais vraiment pas pourquoi ces belles à taille élancée, aux yeux noirs, au visage dont l’éclat rivalise avec celui de l’astre des nuits, éprouvent de l’éloignement pour toute liaison amoureuse.
Le seul défaut que l’on puisse relever dans ta ravissante beauté, c’est que les jolis visages sont d’ordinaire privés de ce grain de beauté qui est l’emblème de l’amour et de la fidélité[39].
Quand tu seras en compagnie de ton ami vidant joyeusement ta coupe, aie au moins un souvenir pour les pauvres amis qui n’ont que du vent dans la leur.
C’est avec la gentillesse, l’amabilité qu’on capture le cœur des hommes de goût; ce n’est pas avec un filet et des grains de froment qu’on prend l’oiseau intelligent.
Quoi de surprenant à ce que, entendant les vers de Hafiz, le Zohré, dans le ciel, transporté de joie et d’allégresse, excite à la danse même les enfants de Jésus[40]!
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