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Chapter 1 of 19

Texte entier · 1

Traduire un poète persan est œuvre essentiellement épineuse, que je n’eusse pas tentée si je n’avais été séduit par la beauté et l’élégance des vers, la richesse des images, la profondeur de la pensée et la contradiction qui semble exister entre le texte même et la signification qu’il lui faut donner. Je n’ai cependant pas douté un instant que mes forces ne fussent au-dessous de la tâche que je m’étais assignée: cette conviction m’a longtemps fait hésiter à présenter ce modeste essai aux savants maîtres qui seront chargés de l’examiner, mais la bienveillance qu’ils ont témoignée à mon premier travail a levé mes derniers scrupules.

Il existe, en effet, deux méthodes à employer pour traduire une œuvre étrangère. L’une consiste à suivre l’auteur dans un mot à mot strict, qui rende le sens pour ainsi dire matériel du contexte en une langue cependant suffisamment claire pour ne pas laisser prise aux erreurs. L’autre méthode recommande non plus une interprétation servile, mais une paraphrase élégante, qui, tout en rendant les idées même du poète, les transcrive cependant avec des images nouvelles plus appropriées aux goûts des lecteurs nouveaux.

La première de ces deux méthodes est, je crois, celle que l’on s’accorde généralement à reconnaître comme la meilleure, et j’eusse bien voulu m’y soumettre si la chose ne m’eût pas paru impossible.

En effet, Hafiz, comme tous les poètes persans d’ailleurs, écrit avec une concision qui fait le désespoir des Européens qui veulent le lire. La grande élégance, chez les maîtres de l’Iran, ne consiste pas dans une description minutieuse des scènes qu’ils présentent ou dans une explication détaillée des sentiments qui les animent. Il est à remarquer qu’en général les deux distiques d’un vers forment un sens complet et qu’on pourrait, comme cela se fait dans tous les manuscrits, intervertir complètement l’ordre des vers dans une même ode sans rien leur retirer de leur valeur ou de leur signification. Enfermée dans ces bornes étroites, la pensée n’a plus, pour s’exprimer, qu’un petit nombre de mots à sa disposition. Il faut donc que ces mots fassent jaillir avec force du cerveau du lecteur l’idée ou l’image de la scène évoquée. Dans ces conditions, l’obscurité eût régné en souveraine maîtresse si le poète ne s’appuyait, pour nous guider, sur des jeux de mots ou sur des allusions constantes aux mœurs, aux idées, à la religion, à l’histoire de son pays. On concevra dès lors combien une traduction « fidèle » resterait au-dessous du texte primitif et présenterait peu d’agrément au lecteur européen.

Mais, d’un autre côté, une paraphrase, ou, comme dit Voltaire, « une traduction libre d’un texte souvent trop libre », ne donnerait aucune idée de l’originalité de l’œuvre et du mode de penser des Persans.

La difficulté est donc réelle et l’écueil inévitable. Je n’en citerai que deux exemples bien caractéristiques, l’un emprunté à Hafiz et l’autre à Sa’adi.

La douzième ode renferme le vers que j’ai traduit ainsi: Oui tes lèvres, tes jolies lèvres étaient en droit de déverser sur les blessures brûlantes de mon cœur tout le sel dont elles sont empreintes.

Le sel est, évidemment ici, les railleries ou le dédain qui accueillent les transports amoureux du poète. Ces railleries ou ce dédain augmentent en même temps et les douleurs et l’amour de notre auteur comme le sel appliqué sur une plaie vive exaspère la souffrance et empire le mal. L’interprétation est bien dans la note persane, et cependant j’ai trahi complètement la pensée de Hafiz. J’ai dénaturé le sens littéral et j’ai remplacé une image par une autre. Que j’aie eu tort, j’en demeure convaincu, mais, cependant, je doute que l’on accueille avec aisance la figure que je vais expliquer ici.

Il est d’usage courant de dire en Perse, pour exprimer une beauté qui séduit — « mon foie brûle », « mon foie est un rôti », — et encore, — j’en demande pardon au lecteur européen, — cela veut-il dire: « rôti à la broche ».

Le rossignol de Chiraz est certainement, à notre point de vue, bien étrange, puisque le sens absolu de ce vers est:

« Tes lèvres de rubis ont raison de se moquer d’un amoureux comme moi, car l’éclat de ta radieuse beauté est au-dessus d’un mendiant de mon espèce; c’est donc à juste titre que tu railles, et pour moi tes railleries ont l’amertume du sel. Cependant ton amour me brûle comme le feu cuit une pièce de viande à la broche mise en sa présence. Tu le sais, à ce mets ainsi préparé il faut du sel pour en relever le goût. Ton œuvre n’eut donc pas été complète si tu ne m’avais accablé de tes dédains: complètement cuit et brûlé par ton amour, il ne manquait que du sel au plat préparé par toi avec ma personne, eh bien, ce sel, tu l’as déversé sur moi avec tes railleries. »

Cette comparaison peut-elle être admise? Je ne le pense pas, pas plus d’ailleurs que celle de Sa’adi qui s’écrie dans son Terdji Bend: « Je n’avais jamais vu la lune avec un chapeau, je n’avais jamais vu un cyprès habillé. »

Réduite à ces proportions la traduction n’évoque plus que l’idée d’une image grotesque indigne de la renommée de notre auteur. On sait que les Orientaux en général, et les Persans en particulier, sont fort amateurs de beautés plantureuses. Le critérium de leurs comparaisons réside justement dans la rondeur d’un visage trop bien portant rapprochée de celle de la lune à son quatorzième jour. Ton visage ressemble à celui de la lune, s’écrient à chaque instant nos poètes, et Sa’adi va plus loin: « Tu es la lune même descendue sur la terre, dit-il, et j’ai vu ce miracle, la lune couverte des ornements d’une femme. »

La taille est toujours comparée, pour l’élévation, la finesse et la flexibilité, à celle du cyprès, et, là encore, Sa’adi, transporté d’enthousiasme, dépasse l’exagération de ses confrères et trouve que son amoureuse est le cyprès lui-même fait femme et revêtue des habits de son sexe.

L’œuvre du poète donne donc lieu à une foule d’interprétations différentes. Le charme, pour les Persans, réside précisément dans cette rêverie qu’entraîne forcément la lecture d’une œuvre poétique. La scène à peine ébauchée, le sentiment à peine exprimé laissent une liberté d’allures excessive à l’imagination vagabonde. Le lecteur se laisse entraîner aux souvenirs, aux rêves, aux aspirations de son âme. Il est sans cesse ramené aux scènes de la vie qu’il a vécue et entre personnellement en jeu au milieu des larges mailles de ce filet, alors que, d’un autre côté, les allusions amoureuses à la Divinité s’adaptent pour lui à chaque instant de son existence. Les lisant dans un moment où ses sens parlent plus haut que son imagination, il se soucie fort peu du mysticisme qui les enveloppe et se laisse entraîner sur la pente rapide de l’amour charnel; préoccupé au contraire de pensées élevées, rassasié pour un moment des excès ou des plaisirs de ce bas-monde, il s’exalte alors à l’idée de cet amour divin et trouve, en réalité, dans la même page, le poison et l’antidote[1].

Et maintenant quel moyen choisir pour rendre exactement la pensée des poètes de l’Iran? Traduire mot à mot en rejetant en note, presque à chaque phrase, une explication longue et par suite pénible, serait imposer aux lecteurs une double fatigue à laquelle aucun d’entre eux ne voudrait se soumettre; paraphraser d’une façon générale et continue serait s’attirer le qualificatif de traditore du proverbe italien; j’ai pensé devoir user avec ménagement de l’une et de l’autre méthode; j’ai employé ou j’ai cru employer le moins de mots possible pour rendre le sens complet; mais je crains que mes forces ne m’aient trahi et que je m’attire par là les reproches des deux écoles que j’ai tenté de concilier dans cet humble essai.

Attention, ô échanson! fais circuler la coupe, invite les convives à boire, car, vois-tu, l’amour nous a d’abord semblé chose facile, mais ensuite que de difficultés se sont présentées!

Grâce à ce délicieux parfum que le zéphyr détache de cette belle chevelure, de ces boucles empreintes de musc, torses en tous sens, tous les cœurs sont inondés de sang[2]!

Imprègne de vin le tapis de la prière, si c’est le chef de la taverne[3] qui t’y convie, car celui qui suit une route n’ignore ni son chemin, ni l’état des étapes qu’il parcourt[4].

De quelle joie, de quel repos veut-on que je jouisse en cette demeure de ma mie, lorsqu’à chaque instant les grelots de la caravane me convient à me préparer au départ[5]!

La nuit est profonde, le danger des vagues et des tourbillons de la vie est pressant. Quelle idée peuvent se faire de notre pitoyable état ceux qui, allégés de tout, se trouvent en repos au bord de cette mer?

Tous mes actes accomplis de mon propre gré m’ont conduit à la déconsidération. Oh! comment eut-il pu rester caché ce secret de mon cœur qui fait en ce moment le sujet de toutes les conversations?

Veux-tu jouir de la présence divine, ô Hafiz? ne t’absente pas un instant de celle de ta bien-aimée. Dès que tes regards la rencontrent, renonce au monde, abandonne-le pour la suivre.

Si cette belle Turque de Chiraz vient à satisfaire les vœux de mon cœur, je lui fais don, pour le seul amour de son noir grain de beauté, de Samarquand et de Bokhara.

Apporte, ô échanson! apporte le reste de notre vin, car tu ne saurais trouver en Paradis ni cette rive de Roukn Abad ni les jardins de Goulguecht ou de Mousalla[6].

Hélas! semblables aux Turcs dévastateurs qui pillent et saccagent la table d’un festin, ces belles aux doux regards, ces perles de beauté dont les charmes embrasent tous les cœurs, ont mis à néant le repos[7] dont le mien jouissait.

Dans la plénitude de sa beauté notre amie n’a aucun souci de notre incomplet amour. Un joli visage, quel besoin peut-il avoir de teint, de coloris, de grain de beauté ou de duvet naissant sur la joue[8]?

Je savais bien qu’à voir cette beauté chaque jour plus éclatante de Joseph, l’amour soulèverait enfin le voile sous lequel se cachait la vertu de Zouleikha.

Répète, ô échanson, répète-nous tes refrains qui parlent du vin et de la danse: un peu moins de zèle à rechercher les mystères de la création; car, vois-tu, personne jusqu’ici n’a, par la science, résolu cette énigme et personne ne la résoudra[9].

Écoute-bien ce conseil, ô mon âme! écoute-le, car les jeunes gens favorisés du ciel préfèrent à leur propre vie les avis d’un vieux savant.

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Texte entier · 1 · Divan: ghazals — Hafez · The Conscious Library