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Chapter 28 of 97

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« Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là; enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis, emmène-le promptement hors de ces lieux. »

Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur, contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la fureur de l’onde qui bondit au sein du vaste Océan.

Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l’auguste défunt tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur les restes de son père, qu’il parfuma avec les émanations d’un encens divin; puis il répandit à pleines mains autour d’eux par tous les côtés des fleurs odorantes d’une senteur exquise. Il souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé, tout en larmes et répétant à chaque pas: « Où es-tu, mon roi! Il s’en ira donc en cendres vaines! » Au milieu de ses pleurs et sur un signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil, qu’ils emportèrent aussitôt d’un pied moins hésitant.

Les domestiques du roi, tous pleurant et l’âme dans le trouble du chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s’avançait flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef, avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d’or et de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d’une voix douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.

Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s’avancent, baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin.

Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans un endroit gazonné d’herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à construire le bûcher du roi avec des bois d’aloës et de santal.

Un groupe d’amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps glacé du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une robe de lin, les brahmes d’amonceler sur le corps tous les vases du sacrifice.

Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice avec un faisceau d’herbes kouças; et, cet office terminé, ils jettent aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés l’un contre l’autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.

Après qu’on eut immolé une victime pure, consacrée avec les cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l’entour du roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses parents, ouvrit avec la charrue, en commençant à l’orient, un sillon pour enceindre la terre où s’élevait ce grand bûcher; ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec la graisse, l’huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le feu, développant ses langues flamboyantes, consuma le corps du roi monté sur le bois entassé.

Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher d’un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme s’il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes empreintes d’affliction, agité, chancelant et l’esprit hors de lui. Mais, aussitôt qu’il vit le feu allumé dans tous les membres de son père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s’affaissa de nouveau sous le poids de sa douleur.

Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: « Ce monde est continuellement affligé par l’antagonisme de principes opposés: te lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n’est pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête! »

Soumantra lui-même, tandis qu’il aidait à se relever Çatroughna gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui soumet tous les êtres à la vie et à la mort.

Pendant qu’ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l’œil rouge de larmes, à faire la cérémonie de l’eau pour leur auguste père.

Tandis que ce magnanime Bharata donnait l’onde aux mânes paternels, on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la Gangâ, et l’Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les autres cours d’eau vénérés s’approcher de la Çarayoû.

Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l’eau de ces rivières saintes l’âme de son père, qui était passée de la terre au ciel. Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec une libation d’eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois, fait la cérémonie de l’eau, ils se mirent, chacun en particulier, à consoler Bharata, de qui l’âme n’avait plus de ressort que pour le chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le chemin d’Ayodhyâ, où il n’arriva point sans tomber en défaillance mainte et mainte fois.

Entré dans la demeure paternelle, l’auguste Bharata y joncha le sol de la terre avec un lit d’herbes, où, languissant de tristesse, il resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort de son père.

Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s’étant purifié, offrit au mânes de son père les oblations funèbres du douzième et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des maisons regorgeantes de toutes choses.

Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les ministres s’étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata: « Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s’en est allé dans le ciel, après qu’il eut exilé Râma, son bien-aimé fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le droit t’appelle; règne aujourd’hui sur nous avant que ce royaume ne tombe, faute de maître, dans une triste infortune. »

À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure, Bharata dit alors aux ministres du feu roi: « Le trône dans ma famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l’aîné des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce langage, comme des gens de qui la raison est troublée. Râma; celui des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois; Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l’aîné de ses frères et par ses belles qualités, d’être ici le monarque. Vous ne devez pas en choisir un autre; c’est lui-même qui sera notre souverain. Que l’on rassemble aujourd’hui promptement une grande armée, distribuée en ses quatre corps: j’irai chercher avec elle et ramener des bois mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que nos ouvriers me fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps marchent devant moi! »

Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti au devoir: « Daigne Çri, appelée d’un autre nom Padmâ, te protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné! »

Joyeux de ce discours plein de sens, qu’ils avaient ouï de ses lèvres, les conseillers et les membres de l’assemblée dirent aussi à Bharata: « Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à des corps d’ouvriers qu’ils se hâtent d’aplanir la route. »

Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette excursion, et chacune presse vivement le départ de son époux. Bientôt les généraux viennent annoncer que l’armée est déjà prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que l’armée attend, Bharata, en présence du vénérable anachorète: « Fais promptement avancer mon char! » dit-il à Soumantra, debout à son côté. À peine eut-il reçu l’ordre, que celui-ci mettant à l’exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec le char, attelé des coursiers les plus magnifiques.

Bharata dit alors: « Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces. »

Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux blancs. Devant lui s’avançaient tous les principaux des ministres, montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par des coursiers rapides. Dix milliers d’éléphants, équipés suivant toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de guerre, pleins d’archers et bien munis de projectiles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes. Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de l’antique Raghou.

On voyait sur des chars au bruit éclatant s’avancer, et Kêkéyî, et Soumitrâ, et l’auguste Kâauçalyâ, joyeuses de penser qu’elles allaient ramener le bien-aimé Râma.

Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée si nombreuse, arrivée près du Gange et campée sur les bords du fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: « Voici de tous les côtés une bien grande armée: je n’en vois pas la fin, tant elle est répandue ici et là dans un immense espace! C’est l’armée des Ikshwâkides: on n’en peut douter; car j’aperçois dans un char, loin d’ici, un drapeau, où je reconnais leur symbole, un ébénier des montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants? Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d’homme n’est capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le désir d’assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des cœurs le plus étroitement unis par l’amitié fraternelle: le doute m’environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c’est pour le défendre que je suis accouru vers ce fleuve du Gange. »

Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors ces mots à tout son cortège:

« Si l’armée que voici marche avec des pensées ennemies à l’égard de Râma, l’homme aux actions admirables, certes! aujourd’hui sa traversée du Gange ne sera point heureuse!

« Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre, couvert de blessures et souillé de poussière. Mais non! je saurai bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de coursiers et d’éléphants, moi, soutenu par le désir d’exécuter une œuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses vertus ont enchaîné mon cœur! »

Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande, des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l’auguste cocher, fils d’un noble cocher lui-même, vit s’approcher le roi des Nishâdas, il annonça d’un air modeste, en homme qui n’ignore pas les bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: « Environné par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c’est un vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t’amènent de bienveillantes dispositions: il te dira, ce que sans doute il sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana. » À ces paroles de Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char: « Que Gouha soit donc introduit en ma présence! »

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· 28 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library