Chapter 81 of 97
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À ces mots d’Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: « Sus donc! attaque-moi sans crainte! couvre-toi d’une solide gloire! je n’éteindrai ta vie qu’après avoir expérimenté ce que tu as de vigueur! » À ce langage de Râvana le fils du Vent répondit: « Souviens-toi que c’est moi qui naguère t’enlevai ton fils Aksha! » Sur ces mots, le vigoureux monarque des Rakshasas, le Viçravaside à la splendeur flamboyante, asséna au fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe également de sa paume l’ennemi des Immortels.
Sous le coup violent de ce quadrumane impétueux, le monarque aux dix têtes fut secoué comme une montagne dans un tremblement de terre. À l’aspect du Rakshasa ébranlé dans le combat par une paume vigoureuse, les Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et les plus grands saints poussent à l’envi des cris de joie. Quand il eut repris le souffle: « Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit Râvana à la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi! » Hanoûmat répondit à ces mots: « Honte soit de ma vigueur, puisqu’elle n’a pu briser ta vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi te vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans les abîmes d’Yama! » Ces paroles du quadrumane ne firent qu’ajouter à la fureur du noctivague; et celui-ci, l’âme tout enveloppée par le feu de la colère, jeta des flammes, pour ainsi dire.
Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon lève son poing épouvantable, qu’il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien. Frappé de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe en fut tout ému, perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu’il vit Hanoûmat privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire un char, fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.
Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur et plein de vaillance eut recouvré le sentiment, il ne songea point à tirer parti de la circonstance pour ôter la vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui ses regards, il dit avec colère: « Guerrier versé dans la science des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui n’ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m’abandonner pour t’en aller combattre avec un autre! »
Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire cas de ces paroles, coupa en sept morceaux, avec sept flèches, la cime de montagne lancée par Nîla.
En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa large poitrine à l’ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de cette main fermée, le monarque à la grande vigueur tomba par terre à genoux, vacilla et s’évanouit. En voyant ce Râvana d’une valeur si terrible dans les batailles étendu sans connaissance, les Rishis, les Dânavas et les Dieux poussent à l’envi des cris de joie. Revenu à lui aussitôt, le Démon prit des flèches acérées et s’arma d’un grand arc.
Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague et tant de fameux héros des armées simiennes étendus sans vie, courut sus à Râvana dans ce combat même. Alors, s’étant approché de lui: « Monte sur mon dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon! » — « Oui! » répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et désireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe.
Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l’éléphant Aîrâvata, le monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Râvana monté sur son char. À cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère fondit sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de son arc au bruit tel que la chute écrasante du tonnerre, Râma d’une voix profonde: « Arrête! arrête! dit-il au monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j’ai reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te dérober à ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou vers le Soleil, chez l’Être-existant-par lui-même, vers Agni ou vers Çiva; allasses-tu même dans les dix points de l’espace, tu ne pourrais aujourd’hui échapper à ma colère! »
Il s’approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le char de Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec son ample étendard, avec sa blanche ombrelle au manche d’or. Puis, soudain, il darde au Démon lui-même dans sa poitrine large et d’une forme bien construite une flèche pareille à l’éclair et au tonnerre: tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses combats l’Indra même des Dânavas. Atteint par la flèche de Râma, cet orgueilleux roi, que n’avaient pu ébranler dans leurs chutes ni les traits de la foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, tout ébranlé, déchiré par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de sa main. À l’aspect de son vacillement, le magnanime Râma saisit un dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement sur la tête du souverain des Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du soleil.
Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque, semblable au serpent désarmé de poison, la splendeur éteinte, sa gloire effacée, l’aigrette de son diadème emportée, tel enfin que le soleil quand il n’a plus sa lumière: « Tu viens d’exécuter un grand, un bien difficile exploit; ton bras m’a tué mes plus vaillants guerriers: aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c’est pourquoi mes flèches ne t’enverront pas aujourd’hui dans les routes de la mort! »
À ces mots, Râvana, de qui l’orgueil était renversé, la jactance abattue, l’arc brisé, l’aurige et les chevaux tués, la grande tiare mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ, consumé de chagrins et toute sa gloire éclipsée.
Il s’approcha du siège royal, céleste, fait d’or; il s’assit, et, regardant ses conseillers, il parla en ces termes: « Toutes ces pénitences rigoureuses que j’ai pratiquées, elles ont donc été vaines, puisque moi, l’égal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La voici confirmée par l’événement, cette parole ancienne de Brahma: « Tu n’as rien à craindre, si ce n’est des hommes. » J’ai obtenu que ni les Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les Dânavas ou même les Dieux ne pourraient m’ôter la vie; mais j’ai dédaigné de m’assurer contre les hommes. Voici même que ma ville, comme Nandî[17] me l’avait prédit un jour dans sa colère sur le mont Himâlaya, est assiégée par des êtres d’une figure semblable à son visage. Aujourd’hui les choses n’arrivent pas autrement qu’il ne fut dit par ces deux magnanimes. Elles n’étaient pas moins vraies, ces paroles que m’adressa le noble Vibhîshana. Ces discours sages de mon frère s’accomplissent: les événements qui surviennent sont justement ce qu’il avait prévu.
« Que Koumbhakarna d’un courage incomparable et qui a brisé l’orgueil des Dânavas et des Dieux soit réveillé du sommeil où il est plongé par la malédiction de Brahma! Ce géant aux longs bras dépasse dans le combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué bientôt les singes et les deux princes Daçarathides. »
À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande hâte au palais de Koumbhakarna.
Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes Démons ne purent même y rester. Quelle que fût leur puissante vigueur, le souffle seul du géant les repoussa hors du palais: enfin, avec de grands efforts et beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer dans cette habitation charmante au pavé d’or. Là, ils virent alors couché, dormant, tout son aspect glaçant d’effroi et le poil dressé en l’air, cet horrible chef des Naîrritas, ce mangeur de chair, effrayant par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempête de respiration épouvantable, sortant d’une bouche aussi grande que la bouche même de l’enfer.
Alors, se plaçant à l’entour et se tenant l’un à l’autre fortement, ils s’approchent du géant, dont la vue semblait une montagne de noir collyre; puis, ces guerriers intrépides entassent devant lui un amas d’aliments haut comme le Mérou et capable de rassasier sa faim complétement. Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de sangliers; ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture. Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de sang et différentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d’un sandal précieux à l’odeur céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils répandent les émanations embaumées du plus suave encens autour de lui, ils entonnent des hymnes en l’honneur de Koumbhakarna, ils se mettent à réveiller de son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis. Tels que des nuages orageux, les Yâtoudhânas font du bruit çà et là, ils secouent ses membres, et poussent des cris en même temps qu’ils frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le réveiller. Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune, et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois des cris éclatants. Ils se frappaient les mains l’une contre l’autre ou les bras avec leurs mains, ils allaient et venaient de tous les côtés, soulevant pour le réveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils battaient des chameaux, des ânes, des chevaux et des éléphants à grands coups de bâtons, de fouets et d’aiguillons: ils faisaient résonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des tambours,membres du géant avec de grands marteaux, avec des maillets d’armes, avec des pattiças, avec des pilons même, levés autant qu’ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d’un coup dans leur vol, étourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces rugissements; bruit confus, qui s’en allait courant par tous les points de l’espace et se dispersait au milieu du ciel.
Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore ce magnanime Démon.
Las de tous ces vains efforts, les noctivagues essayent d’un nouveau moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries éblouissants. Celles-ci étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, celles-là étaient les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient les filles des hommes ou même des Kinnaras.
Entrées dans ce palais magnifique au pavé d’or pur, elles se tiennent devant Koumbhakarna, les unes chantant, les autres jouant divers instruments de musique. Et voici que, dans leurs folâtres ébats, ces dames célestes aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d’un céleste encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent des odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de grands yeux, toutes avaient le doux éclat de l’or, toutes possédaient les dons aimables de la beauté, toutes étaient parées de gracieux atours.
Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le ramage de leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés au son de leurs instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs divers attouchements, le géant crut n’avoir jamais goûté de plus délicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l’air ses grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement. Cet horrible spasme achève de réveiller ce Démon à la force sans mesure: il pousse un soupir, comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, en les frottant, promena ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues: « Pour quelle raison vos excellences m’ont-elles réveillé dans mon sommeil? Ne serait-il point arrivé quelque chose de fâcheux au monarque des Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de mon rang pour une faible cause. »
« Le roi souverain de tous les Rakshasas a bien envie de te voir. Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais ce plaisir à ton frère. »
Aussitôt qu’il eut ouï la parole envoyée par son maître, l’invincible Koumbhakarna: « Je le ferai! » dit le géant à la grande vigueur, qui se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain et revêtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et demanda au plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines. Soudain les noctivagues s’empressent d’apporter au géant, comme Râvana leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et différentes sortes d’aliments pour la joie de son cœur. Le colosse affamé se jeta avidement, avec une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons préparées, et, non moins altéré, il but à longs traits du sang.
À l’aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu’à le voir on eût dit une montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l’auguste Nârâyana lui-même; à cet aspect du colosse, affreusement épouvantable, à la voix tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante, aux longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras, aux mains armées d’une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient tous les singes par les dix points de l’espace, Râma dit avec étonnement ces mots à Vibhîshana: « Dis-moi qui est ce colosse? Est-il un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un être de cette espèce? »
À cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables, Vibhîshana répondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: « C’est le fils de Viçravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la guerre Yama et le roi des Immortels.
« Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grâces qu’ils ont méritées du ciel; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de son corps, héros aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa naissance, ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras, suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés des êtres animés en bien grand nombre de milliers.
« Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au séjour de l’Être-existant-par-lui-même, et fit connaître au vénérable aïeul de tous les êtres la méchanceté de Koumbhakarna: « La terre sera bientôt vide, s’il continue à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les êtres animés! » À ces paroles de Çakra, l’auguste père de tous les mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux géant. À l’aspect du colosse, le souverain maître des créatures fut saisi d’étonnement, et l’Être-existant-par-lui-même tint ce langage au vigoureux Koumbhakarna: « Assurément, c’est pour la destruction du monde, que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque tu n’emploies tes soins et cette force, dont tu es doué, qu’à ravager le monde, désormais tu vas dormir, semblable à un mort! »
« Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le Rakshasa tombe, et s’endort!
« Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond sommeil, alors, agité par la plus vive émotion: « On ne jette pas à terre, dit Râvana, un arbre d’or, parce qu’il n’a point rapporté de fruits dans la saison. Souverain maître des créatures, il n’est pas séant que ton petit-fils dorme ainsi. L’auguste parole, dite par toi, ne peut l’être en vain: il dormira donc, ce n’est pas douteux; mais fixe pour lui un temps alternatif de sommeil et de veille. » À ces mots de Râvana: « Eh bien! répondit l’Être-existant-par-lui-même, il dormira six mois, et restera éveillé un seul jour. J’accorde toute la durée d’un jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y faire des choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture. »
« C’est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté de ta valeur et tombé dans l’adversité, fit sans doute réveiller Koumbhakarna. Ce héros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colère aiguisée par la faim, il va dévorer les singes. »
Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore plein de l’ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue royale, environné de splendeur.
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