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Chapter 36 of 97

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Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ, sœur de Râvana, le démon aux dix têtes vint en ces lieux d’un mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus. À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut enflammée d’amour; elle, à qui la nature avait donné un teint hideux, un caractère méchant, cette ignoble fée, cruelle à servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à quelqu’un et n’avait de la femme rien autre chose que le nom.

Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s’approche du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de femme, lui tient ce langage avec un doux sourire: « Qui es-tu, toi qui, sous les apparences d’un pénitent, viens, accompagné d’une épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable, séjour des Rakshasas? »

À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; « Il fut un roi nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils aîné de ce monarque et l’on m’appelle Râma. Cette femme est Sîtâ, mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir, je suis venu demeurer dans ces forêts à l’ordre de mon père, à la voix de ma belle-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu’on dirait Çri elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc, toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu es, quelle est ta famille, et pour quel motif je te vois errer seule ici et sans crainte. »

À ces mots, la Rakshasî, troublée par l’ivresse de l’amour, fit alors cette réponse: « On m’appelle Çoûrpanakhâ, je suis une Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me promène seule au milieu des bois, Râma, c’est que j’y répands l’effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les autels y périssent, anéantis par moi. J’ai pour frères le roi des Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l’âme juste, qui a répudié les mœurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé, à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m’a jetée dans le trouble, Râma: aime-moi donc comme je t’aime! Que t’importe cette Sîtâ? Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n’est en rien ton égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et douée, comme toi, des avantages de la beauté. Laisse-moi dévorer cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d’une montagne et là des bois enchanteurs. »

Quand il eut ouï ce discours plus qu’horrible de la Rakshasî, le héros aux longs bras avertit d’un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:

« Je suis lié par l’hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de ta condition ne peut s’accommoder ainsi d’une rivale. Mais voici mon frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d’un bon caractère, plein d’héroïsme et qui n’est point marié. Il sera un époux assorti à cette beauté, dont je te vois si bien douée; il est jeune, il a besoin d’une épouse, ses formes sont gracieuses; il est d’un extérieur enfin qui plaît aux yeux. »

À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté, quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana: « Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l’honneur, moi, qui suis une épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener avec moi dans la ravissante forêt Dandaka. »

À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans l’art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit en ces termes: « Est-ce qu’il te siérait, devenant mon épouse, de servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n’y a qu’un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que l’on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses. »

Il dit; à ces mots de Lakshmana, qui semblait deviner, sous la métamorphose de la méchante fée, ses dents longues et saillantes avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et, folle d’amour, elle dit ces mots à l’invincible: « J’ai pour toi de l’amour, et c’est toi que j’ai vu même avant ton frère: sois donc mon époux un long temps! Que t’importe cette Sîtâ? »

Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue dans le ciel contre la belle étoile Rohinî. Aussitôt que Râma vit la Rakshasî lancée comme le nœud coulant de la mort, il arrêta la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec colère à Lakshmana: « Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer d’aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel ami! c’est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort! Chasse à l’instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme dans sa conduite et folle au plus haut degré. »

À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s’enfuit d’un vol rapide au fond du bois, comme elle était venue.

Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même tombe du haut des cieux.

À la vue de sa sœur étendue à terre, inondée par le sang, le nez et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux rouges de colère: « Qui donc t’a mise dans un tel état, toi qui, douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort, où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède une vigueur si grande, qu’elle ait pu t’infliger cette odieuse mutilation? »

Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère, Çoûrpanakhâ répondit ces mots d’une voix que ses larmes rendaient bégayante: « J’ai rencontré deux jeunes gens pleins de beauté, aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus, et doués de tous les signes où l’on reconnaît des rois. Habillés de peaux noires et d’écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas, et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.

« J’ai vu là au milieu d’eux une dame jeune, à la taille gracieuse: la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses deux compagnons, mais je me vis réduite à l’état où je suis, comme une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris, malgré ma résistance, vois! quel outrage m’a-t-on fait;… et c’est toi, qui es mon protecteur! »

À ces mots d’elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: « Deux hommes, armés de traits, vêtus de peaux noires et d’écorces, sont entrés avec une femme dans l’épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas que vous n’ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma sœur en veut boire le sang. »

Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés par le vent.

À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: « Fils de Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine, jusqu’à ce que j’aie terrassé dans le combat ces Rakshasas féroces. » Dès qu’il eut ouï ces paroles du héros à la force sans mesure: « Oui! » répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la royale Vidéhaine.

Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné richement d’or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il adresse aux Démons ces paroles: « Retirez-vous d’ici! Vous ne devez pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie: retirez-vous, Démons nocturnes! »

À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à Râma; eux, qui avaient l’audace du crime, à lui, qui avait celle de l’héroïsme:

« Tu as fait naître la colère au cœur de Khara, notre bien magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans le combat! »

Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec colère maillets d’armes, javelots et lances. Mais Râma soudain avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat, il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit pareil au tonnerre de la foudre.

Les traits empennés d’or, enflammés, rehaussés d’or, fendent l’air, qu’ils illuminent d’un éclat égal à celui des grands météores de feu. Ces flèches, semées d’yeux, telles que les plumes du paon, traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre, où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une molle taupinière.

Les dards luisante revinrent d’eux-mêmes au carquois, après qu’ils eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s’enfuit rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la région où demeurait son frère à la force puissante.

À l’aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds de son frère, Khara, d’une voix nette et pleine de colère, dit à cette femme revenue, sans qu’elle eût accompli son dessein: « Quand j’ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers, qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des larmes?

« Sans doute, il n’a pu arriver que mes sujets toujours fidèles, attentifs, dévoués à moi, n’aient point exécuté mes ordres, ne fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux dévastés par des larmes? »

La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de larmes et lui répondit en ces termes: « Ces héros des Rakshasas, que tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l’aspect de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à la racine, je fus saisie d’un tremblement subit. Rakshasa, je suis troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout que terreur, me réfugier sous ta protection!

« Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue s’implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas. Autrement, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi, lâche, qui n’as point de honte, si mon ennemi n’est immolé de ta main aujourd’hui même! »

À sa cruelle sœur, qui l’excitait ainsi à l’audace, le bouillant Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des Rakshasas: « Ce Râma, qui n’est tout simplement qu’un homme, un être sans force, n’a point de valeur à mes yeux; et bientôt, aujourd’hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur! Aujourd’hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires demeures d’Yama! N’en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur la surface de la terre!

« Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t’apprêteront ses chairs tendres, fines, délicieuses. »

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· 36 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library