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The ConsciousLibrary

Chapter 26 of 97

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« Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le bain, après l’oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds dans ses mains, les touchera tout à l’entour afin de m’y procurer une sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent pas dans le cercle des transmigrations, comme il est vrai, mon fils, que tu es un innocent, tombé sous le coup d’un homme qui fait le mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l’office de gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!

« Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l’or, des aliments et donnent même de la terre aux deux fois nés! Va, mon fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent des ruisseaux de miel. »

« Quand l’infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé ces plaintes et d’autres encore, il s’en alla faire, d’une âme consternée, la cérémonie de l’eau en l’honneur de son fils. Aussitôt, revêtu d’un corps céleste et monté sur un magnifique char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à ses vieux parents:

« En récompense du service dévoué que j’ai rempli autour de vos saintes personnes, j’ai obtenu une condition pure, sans mélange et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n’avez point à pleurer mon sort; ce roi n’est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu’un trait lancé par son arc m’enverrait à la mort. »

« Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin, lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d’une beauté suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je me tenais joignant les mains devant l’anachorète, qui venait d’accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l’eau en l’honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:

« Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la gloire est célèbre en tous lieux? Il n’existait pas d’inimitié entre nous deux, ni au sujet d’une femme, ni à cause d’un champ: pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m’as-tu frappé d’une même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n’as tué mon fils qu’à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas: mais écoute-moi bien!

« De même que j’abandonnerai forcément l’existence, ne pouvant supporter la douleur que m’inspire cette mort de mon fils; de même, à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de tes vains désirs!

« Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme s’accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets inconsolables pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma vie.

« Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de s’éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si j’entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l’ambroisie. Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt les arbres qui croissent sur les rivages d’un fleuve. Heureux ceux qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!

« Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma, semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux les hommes qui verront la face auguste de mon fils, dont la douce haleine est égale au parfum du lotus quand il s’épanouit dans l’automne! »

Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l’astre de sa vie s’inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser, à la fin de la nuit, vers l’occident. « Hélas! Râma, disait-il, mon fils! » et tandis qu’il prononçait languissamment ces mots, le roi des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter, souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé par l’exil de son fils. Dans le temps que l’infortuné monarque, étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l’exil de Râma, il exhala sa douce vie à l’heure où la nuit arrivait au milieu de sa carrière.

Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu’il se fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: « Il dort! » et ne voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s’endormit de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l’exil de son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée l’heure où blanchit l’aube du jour, les poëtes, réveilleurs officiels du roi, se répandirent autour de sa chambre.

Aussitôt, dans le gynæcée, à ces voix des chantres, des panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent précipitamment du sommeil. On voit s’approcher du monarque, et ses femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités, près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant des urnes d’argent et d’or, toutes pleines d’une eau de senteur, s’avancent eux-mêmes vers l’auguste souverain. Des hommes versés dans leur ministère apportent aussi et les choses qu’il faut toucher pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s’étant donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le soleil monter sur l’horizon avant qu’il n’eût ouvert les yeux à sa lumière.

Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu’après le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde inquiétude. — Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles s’émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d’un fleuve. Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur n’était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: « Hélas, seigneur! tu n’es plus! »

À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies se réveillèrent dans une grande affliction. « Hélas! dirent-elles; hélas! qu’y a-t-il? » Puis, ces mots à peine jetés, elles se lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d’une terreur soudaine, elles s’approchent du monarque. Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense douleur s’exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de tous côtés les femmes du gynœcée se remirent de groupe en groupe à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées. Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées du gynæcée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes parts.

Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs gémissements et rempli d’hommes empressés confusément, le palais du monarque, tombé sous l’empire de la mort, n’offrit plus, à l’aspect des siéges et des lits renversés, à l’ouïe des pleurs entremêlés de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, comme une flèche, dans cette royale maison.

Ensuite, après qu’il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu’exigeait la circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de Koçala dans une drôni[19], que le sésame avait rempli de son huile, il agita cette question de concert avec les ministres: « Comment fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel? » En effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque en l’absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le corps inanimé du souverain.

Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha, Djayanta, et dit à ces trois messagers:

« Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s’élève le palais du roi des Kékéyains; et là, dépouillant vos airs affligés, il vous faut parler à Bharata comme d’après un ordre même de son père.« Ton père, lui direz-vous, et tous les ministres s’enquièrent si tu vas bien et t’envoient ces paroles: « Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d’une extrême importance réclame ici tes soins. » Arrivés là, gardez-vous bien de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au ciel. »

Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par Vaçishtha se mettent en route, d’une âme pleine d’élan, avec une vitesse soutenue par la vigueur.

Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent des hommes qui possèdent un char, dit, l’âme contristée à l’aspect de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: « Cocher, la ville d’Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa splendeur est comme effacée.

« Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles: d’où vient, conducteur de mon char, d’où vient ce tremblement qui agite maintenant tout mon corps? »

Tandis qu’il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à sa personne les gardes et les concierges des portes.

Quand il vit, dans son intérieur, cette noble ville, souillée dans ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine d’un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues, ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé de chagrin. Sous l’aspect de ces choses douloureuses pour l’âme et qui n’existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête courbée sous le poids de son triste pressentiment.

Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et, comme il n’avait point aperçu là son père dans cette maison du roi, Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l’habitation de sa mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s’élança précipitamment de son siége, les yeux épanouis par la joie. Entré d’une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant Bharata, courbant la tête, prit ses pieds avec respect. Elle, à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de lui adresser les questions suivantes:

« Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu’ici de la ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que mon frère Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme? » À ces questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.

« Il y a aujourd’hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mon aïeul m’a donné de grandes richesses, magnifique présent de son amitié; mais la fatigue de mes équipages m’a forcé de laisser tout dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé par les messagers envoyés du roi, mon père! Mais daigne maintenant répondre aux demandes que je désire t’adresser.

« Pourquoi ne voit-on pas, comme à l’ordinaire, cette ville couverte de citadins joyeux, mais pleine d’un peuple abattu, sans travail, sans gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue royale ce peuple aujourd’hui ne m’a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi n’ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté serait allée dans l’habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère? »

À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait l’odieuse amertume: « Consumé de chagrins à cause de son fils, le grand monarque, ton père, t’a légué son royaume et s’en est allé dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes œuvres. »

À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre sapé au tronc.

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· 26 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library