Chapter 54 of 143
CHAPITRE VI,
1. Le Philosophe dit: Young peut remplir les fonctions de celui qui se place sur son siège, la face tournée vers le midi (c'est-à-dire gouverner un État).
Tchoung-koung (Young) dit: Et Tsang-pe-tseu? Le Philosophe dit: Il le peut; il a le jugement libre et pénétrant.
Tchoung-koung dit: Se maintenir toujours dans une situation digne de respect, et agir d'une manière grande et libérale dans la haute direction des peuples qui nous sont confiés, n'est-ce pas là aussi ce qui rend propre à gouverner? Mais si on n'a que de la libéralité, et que toutes ses actions répondent à cette disposition de caractère, n'est-ce pas manquer des conditions nécessaires et ne posséder que l'excès d'une qualité?
Le Philosophe dit: Les paroles de Young sont conformes à la raison.
2. Ngaï-kong demanda quel était celui des disciples du Philosophe qui avait le plus grand amour de l'étude.
KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Il y avait Yan-hoeï qui aimait l'étude avec passion; il ne pouvait éloigner de lui l'ardent désir de savoir; il ne commettait pas deux fois la même faute. Malheureusement sa destinée a été courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre eût un aussi grand amour de l'étude.
3. Tseu-hoa ayant été envoyé (par le Philosophe) dans le royaume de Tchi, Yan-tseu demanda du riz pour la mère de Tseu-hoa, qui était momentanément privée de la présence de son fils. Le Philosophe dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage. Donnez-lui-en une mesure et demie, répliqua-t-il. Yan-tseu lui donna cinq ping de riz (ou huit mesures).
Le Philosophe dit: Tchi (Tseu-hoa), en se rendant dans l'État de Thsi, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et légères; j'ai toujours entendu dire que l'homme supérieur assistait les nécessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche.
Youan-sse (un des disciples du Philosophe) ayant été fait gouverneur d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses appointements. Il les refusa.
Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des villages voisins de votre demeure.
4. Le Philosophe, interpellant Tchoung-koung, dit: Le petit d'une vache de couleur mêlée, qui aurait le poil jaune et des cornes sur la tête, quoiqu'on puisse désirer ne l'employer à aucun usage, [les génies] des montagnes et des rivières le rejetteraient-ils?
5. Le Philosophe dit: Quant à Hoeï, son cœur pendant trois mois ne s'écarta point de la grande vertu de l'humanité. Les autres hommes agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voilà tout!
6. Ki-kang-tseu demanda si Tchoung-yeou pourrait occuper un emploi supérieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: Yeou est certainement propre à occuper un emploi dans l'administration publique; pourquoi ne le serait-il pas?—Il demanda ensuite: Et Sse est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique?—Sse a un esprit pénétrant, très-propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?—Il demanda encore: Kieou est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique?—Kieou, avec ses talents nombreux et distingués, est très-propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?
7. Ki-chi envoya un messager à Min-tseu-kien (disciple de KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait être gouverneur de Pi. Min-tseu-kien répondit: Veuillez remercier pour moi voire maître; et s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement établi sur les bords de la rivière Wan (hors de ses États).
8. Pe-nieou (disciple de KHOUING-TSEU) étant malade, le Philosophe demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée, et dit: Je le perds! c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eut cette maladie; c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eût cette maladie!
9. Le Philosophe dit: O qu'il était sage, Hoeï! il avait un vase de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il demeurait dans l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne changeait pas cependant la sérénité de Hoeï: ô qu'il était sage, Hoeï!
10. Yan-kieou dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'étude de votre doctrine, maître; mais mes forces sont insuffisantes. Le Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moitié du chemin et s'arrêtent; mais vous, vous manquez de bonne volonté.
11. Le Philosophe, interpellant Tseu-hia, lui dit: Que votre savoir soit le savoir d'un homme supérieur, et non celui d'un homme vulgaire.
12. Lorsque Tseu-yeou était gouverneur de la ville de Wou, le Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mérite? Il répondit: Nous avons Tan-taï, surnommé Mie-ming, lequel en voyageant ne prend point de chemin de traverse, et qui, excepté lorsqu'il s'agit d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de Yen (Tseu-yeou).
13. Le Philosophe dit: Meng-tchi-fan (grand de l'État de Lou) ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'armée battait en retraite, il était à l'arrière-garde; mais lorsqu'on était près d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrière; mon cheval ne voulait pas avancer.
14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de To, intendant du temple des ancêtres, et la beauté de Soung-tchao, il est difficile, hélas! d'avancer dans le siècle où nous sommes.
15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie?
16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent son éducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire, l'éducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels sont compris la droiture, la bonté de cœur, etc.], alors ce n'est qu'un homme politique. Mais lorsque l'éducation et les penchants naturels sont dans d'égales proportions, ils forment l'homme supérieur.
17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette droiture du naturel vient à se perdre pendant la vie, on a repoussé loin de soi tout bonheur.
18. Le Philosophe dit: Celui qui connaît les principes de la droite raison n'égale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'égale pas celui qui en fait ses délices et les pratique.
19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne peuvent être instruits dans les plus hautes connaissances du savoir humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas être instruits des hautes connaissances du savoir humain.
20. Fan-tchi demanda ce que c'était que le savoir. Le Philosophe dit: Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable aux hommes; révérer les esprits et les génies, et s'en tenir toujours à la distance qui leur est due: voilà ce que l'on peut appeler savoir. Il demanda ce que c'était que l'humanité. L'humanité [dit le Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile à pratiquer, et que l'on peut cependant acquérir par beaucoup d'efforts: voilà ce qui peut être appelé humanité.
21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui réjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui réjouit. L'homme instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantanés de joie; l'homme humain a pour lui l'éternité.
22. Le Philosophe dit: L'État de Thsi, par un changement ou une révolution, arrivera à la puissance de l'État de Lou; l'État de Lou, par une révolution, arrivera au gouvernement de la droite raison.
23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe à anses a perdu ses anses, est-ce encore une coupe à anses, est-ce encore une coupe à anses?
24. Tsaï-ngo fit une question en ces termes: Si un homme plein de la vertu de l'humanité se trouvait interpellé en ces mots: «Un homme est tombé dans un puits,» pratiquerait-il la vertu de l'humanité, s'il l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce cas, l'homme supérieur doit s'éloigner; il ne doit pas se précipiter lui-même dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'étendue du devoir, qui ne l'oblige point à perdre la vie [pour agir contrairement aux principes de la raison].
25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur doit appliquer toute son étude à former son éducation, à acquérir des connaissances; il doit attacher une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi, il pourra ne pas s'écarter de la droite raison.
26. Le Philosophe ayant fait une visite à Nan-tseu (femme de Ling-koung, prince de l'État de Weï), Tseu-lou n'en fut pas satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de résignation, et dit: «Si j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.»
27. Le Philosophe dit: L'invariabilité dans le milieu est ce qui constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite même? Les hommes rarement y persévèrent.
28. Tseu-koung dit: S'il y avait un homme qui manifestât une extrême bienveillance envers le peuple, et ne s'occupât que du bonheur de la multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme doué de la vertu de l'humanité? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour le qualifier] du mot humanité? ne serait-il pas plutôt un saint? Yao et Chun sembleraient même bien au-dessous de lui.
L'homme qui a la vertu de l'humanité désire s'établir lui-même, et ensuite établir les autres hommes; il désire connaître les principes des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.
Avoir assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agît envers nous-même, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'humanité; il n'y a rien au delà.
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