Chapter 5 of 47
Introduction du traducteur · 5
De ces trois opérations fondamentales[21], la première seule, l’opinion, ou connaissance de premier degré, est sujette à errer: elle n’a lieu que dans les choses que nous connaissons par conjecture. La seconde s’appelle foi (fides), parce que nous ne voyons pas la chose en elle-même, mais d’une manière médiate, par le raisonnement; la dernière, ou connaissance de troisième degré, est fondée sur le sens et la jouissance même de la chose (sensus et fruitio).
Tels sont les faits, suivant Spinoza, c’est-à-dire les modes ou les idées. Voici maintenant les effets, qui ne sont eux-mêmes que d’autres modes, à savoir les passions.
Les passions. – Des deux premiers modes de connaissance (ouï-dire et expérience) naissent toutes les passions, en tant qu’elles sont contraires à la raison; du troisième mode (la foi vraie) naissent les bons mouvements de l’âme, ou les passions en tant qu’elles sont raisonnables; du quatrième mode (l’intuition) naît le vrai amour et tout ce qui s’y rattache.
Considérons d’abord les passions, et montrons par quelques exemples comment elles naissent de l’opinion.
Spinoza, comme Descartes, part de l’admiration[22], et il montre qu’elle vient d’une fausse opinion, et de ce que l’on s’est toujours habitué à croire que les choses ne peuvent pas être autres que nous sommes habitués à les voir: par exemple, habitués à voir des brebis à courte queue, nous nous étonnons de voir les brebis du Maroc, qui ont la queue longue. Spinoza cite encore l’exemple du paysan qui a perdu sa vache et qui, l’ayant cherchée au delà de ses pâturages habituels, était étonné que le monde fût si grand. Il en est de même du philosophe qui ne conçoit pas d’autre univers que la petite terre où il vit.
La seconde passion est l’amour, qui peut naître soit du ouï-dire, soit de l’opinion, soit des idées vraies: 1o par exemple: amour d’un enfant qui aime une chose sur la parole de son père; amour de la patrie, pour lequel on va jusqu’à mourir; 2o amour pour une chose où nous croyons voir quelque chose de bon et que nous abandonnons pour une autre qui nous paraît meilleure: c’est ici la passion proprement dite; 3o quant à la troisième espèce d’amour, qui est l’amour vrai, ce n’est pas encore le lieu d’en parler.
La haine, ou passion contraire à celle de l’amour, naît de l’erreur, qui réside dans l’opinion; par exemple, lorsque nous croyons que telle chose est un bien, nous haïrons celui qui nous l’a ravie, ce qui est une erreur, puisque, en dehors du vrai bien, rien n’est que vanité et misère, et que le vrai bien ne peut nous être ravi. De même, il y a une sorte de haine qui naît du ouï-dire, par exemple les haines religieuses: allusion transparente aux persécutions odieuses dont Spinoza avait été la victime.
Le désir (cupiditas) est la tendance à obtenir ou à conserver les choses qui nous paraissent des biens; on voit donc qu’il nait de l’opinion: exemple, le malade qui attend son médecin avec impatience, croyant qu’il va le guérir.
Après ces premières observations bien sommaires, on le voit, Spinoza passe immédiatement à la théorie des passions bonnes et des passions mauvaises.
Si nous comparons ce qui vient d’être dit avec la partie correspondante de l’Éthique, il est facile de voir combien cette théorie est sèche et écourtée et combien elle a pris de développement et d’enrichissement dans l’ouvrage définitif: elle y comprend en effet un livre tout entier, le de Affectibus. Ici, Spinoza passe immédiatement à la distinction des passions bonnes et des passions mauvaises. Dans l’Éthique, avant d’aborder cette question, qui est l’objet du IVe livre, le de Servitute, il s’étend longuement dans le IIIe sur la nature des passions; avant de les étudier au point de vue moral, il les étudie au point de vue psychologique; il en recherche le mécanisme; il en développe l’enchaînement; il ne se borne pas à quelques passions fondamentales; il les poursuit dans toutes leurs combinaisons, dans toutes leurs ramifications, dans tous leurs replis.
Si maintenant nous considérons la théorie en elle-même, nous y verrons encore d’autres différences. Dans notre traité, Spinoza ne fait que reproduire la théorie de Descartes; dans l’Éthique, il en a une qui lui est propre. Ici, c’est l’admiration qui est la première des passions; dans l’Éthique, c’est le désir. Ici, la théorie des passions est rattachée à celle des quatre degrés de connaissance; dans l’Éthique elle se rattache à la théorie tout autrement nette et profonde des idées adéquates et des idées inadéquates. Enfin, dans notre écrit, il n’y a rien, ou rien que de vague, sur l’essence de la passion. Dans l’Éthique, au contraire, la passion est rattachée avec profondeur à « l’effort que fait chaque être pour persévérer dans l’être ».
Le bien et le mal. — Passons maintenant à la théorie ou bien et du mal dans la passion, et, pour cela, revenons sur la distinction du bien et du mal, dont il a été déjà question plus haut.
Tout étant prédestiné dans la nature il n’y a en réalité ni bien ni mal: tout est ce qu’il doit être, parce qu’il est tout ce qu’il peut être. Cependant la distinction du bien et du mal, quoiqu’elle soit tout intellectuelle, doit avoir une signification: c’est cette signification qu’il faut rechercher, pour expliquer la différence des passions bonnes et des passions mauvaises.
Ici, Spinoza introduit une théorie nouvelle, qui se retrouvera dans l’Éthique (IVe partie, préambule), mais dont on ne voit pas trop le fondement dans sa philosophie: c’est la théorie de l’homme parfait, sorte de type emprunté à la théorie des idées de Platon et aussi à la théorie du sage stoïcien.
Il faut partir, dit Spinoza, de l’idée de l’homme parfait. Cette idée est un type d’après lequel nous mesurons toutes les actions de l’homme: ce qui conduit à la réalisation de ce type est bon; ce qui en éloigne est mauvais. Le bien et la mal n’ont donc de sens que par rapport à l’espèce et non par rapport a l’individu. Dans l’individu, par exemple dans Adam, il n’y a pas un être idéal, un être de raison avec lequel nous puissions comparer l’être réel, pour voir s’il s’en approche ou s’il s’en éloigne, car, dans l’être individuel, la fin ou l’essence ne nous est connue que par le résultat, par l’événement. C’est donc seulement par rapport à l’espèce que l’individu peut être dit bon ou mauvais.
Le bien et le mal (tels que nous venons de les définir, à savoir ce qui approche ou éloigne de la réalisation de l’homme parfait) nous sont révélés dans les objets par nos divers modes de connaissance. Or l’opinion nous induit souvent en erreur; la foi vraie est bonne en ce qu’elle conduit à la connaissance, parce qu’elle nous excite à aimer les choses vraiment aimables. La connaissance vraie, l’intuition, est la seule absolument bonne, et d’autant meilleure que son objet est meilleur; par conséquent, la plus parfaite de toutes les connaissances est celle de Dieu.
Tels sont les principes d’après lesquels on peut juger des bonnes et des mauvaises passions.
1o L’admiration implique une imperfection, parce qu’elle vient du préjugé et de l’ignorance: mais ce n’est qu’une imperfection et non un mal; l’admiration ou l’étonnement ne contient aucun mal en soi.
2o L’amour est l’union de l’esprit avec son objet. Il se qualifie d’après la qualité de l’objet.
Or il y a trois sortes d’objets: les corruptibles en soi, les incorruptibles par leur cause, et l’incorruptible absolu.
Les premiers sont les choses particulières; les seconds sont les modes généraux ou modes divins; le troisième est Dieu, c’est-à-dire la substance et ses attributs.
L’amour est d’autant meilleur que son objet est plus pur et plus élevé. Mais il est cependant impossible de s’en libérer absolument, même pour les choses inférieures; et celui-là même nous est utile et nécessaire à cause de notre faiblesse. Ainsi l’amour des choses corruptibles, quoique étant le moins bon en soi, est cependant nécessaire, parce que ces choses sont nécessaires à notre existence; mais, comme elles sont caduques, elles ne nous apportent aucune force, et même elles nous nuisent: étant des biens misérables, elles nous rendent misérables, et elles nous privent des vrais biens. En outre, ces biens (comme l’ont dit Épictète et Descartes) ne dépendent pas de notre volonté, et par là encore ce sont des biens inférieurs, qui n’en sont pas réellement pour nous. Ce n’est pas que Spinoza admette que nous soyons une cause libre; mais nous entendons, dit-il, par choses qui sont en notre pouvoir les actions que nous accomplissons conjointement avec la nature dont nous sommes une partie; et, par choses hors de notre pouvoir, celles qui s’accomplissent hors de nous et sans nous et sur lesquelles nous ne pouvons rien; ainsi nous pouvons augmenter la somme de nos connaissances, mais nous ne pouvons pas produire ou empêcher les intempéries de l’air.
Quant à la seconde classe d’objets, les incorruptibles par leur cause, nous ne pouvons les concevoir sans Dieu; nous ne pouvons donc les aimer sans aimer Dieu, puisque notre amour change d’objet aussitôt qu’il rencontre quelque chose de meilleur.
Reste enfin l’amour de Dieu, le seul amour qui soit absolument bon, parce que son objet est absolument incorruptible.
Quant à la haine, pour savoir si elle est bonne ou mauvaise, Spinoza se demande si nous pouvons agir avec ou sans passion: avec passion, comme le maître qui s’emporte contre son serviteur; sans passion comme Socrate se refusant à châtier un esclave pris en faute. Lequel vaut le mieux, de vouloir échapper aux choses par la haine ou l’aversion, ou de s’y résigner par la raison? On reconnaîtra sans doute qu’il n’y a pas de mal à agir sine ira, sine odio; mais, si cela n’est pas mal, cela est bien, car il n’y a pas de milieu entre le bien et le mal. En outre, la haine vient de l’opinion, car une chose qui nous paraît mauvaise en un temps peut nous paraître bonne en un autre temps.
En résumé, l’amour est toujours bon, parce qu’il tend à notre accroissement et à notre perfectionnement; la haine et ses dérivées (l’aversion, l’envie, la colère) sont toujours mauvaises, parce qu’elles tendent à notre destruction.
On remarquera que cette dernière idée, qui deviendra fondamentale dans l’Éthique et sera la base de toute la théorie des passions, ne se présente ici qu’en sous-ordre et d’une manière secondaire sans que Spinoza ait encore pensé à en faire le principe de sa doctrine.
Le désir et la joie venant de l’amour, tout ce que nous avons dit de l’amour s’applique à ces passions.
Quant à la tristesse, elle est mauvaise, parce que, quand nous sommes tristes, nous sommes impuissants à agir: celui qui connaît Dieu ne peut être triste. Il faut donc éviter la tristesse.
Voici maintenant la série des autres passions. Spinoza en donne la définition, en y ajoutant, pour quelques-unes, la qualification de bonnes ou de mauvaises.
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