Chapter 36 of 47
Seconde partie/Chapitre XVI
Sachant maintenant ce que c’est que le bien et le mal, le vrai et le faux, et en quoi consiste le bonheur de l’homme parfait, il est temps de venir à la connaissance de nous-mêmes et de voir si pour arriver à ce bonheur nous sommes libres ou nécessités.
Il faut demander d’abord à ceux qui admettent l’existence d’une volonté, ce que c’est que cette volonté et en quoi elle se distingue du désir. Nous appelons désir cette inclination de l’âme qui la porte vers ce qu’elle reconnaît comme un bien. Avant donc que notre désir se porte extérieurement vers quelque objet, il a fallu d’abord porter un jugement, à savoir que telle chose est bonne. C’est cette affirmation prise d’une manière générale comme puissance d’affirmer ou de nier qui s’appelle la volonté[1].
Voyons donc si cette affirmation a lieu en nous librement ou nécessairement, c’est-à-dire si, lorsque nous affirmons ou nions quelque chose, nous le faisons sans y être contraints par aucune cause externe. Nous avons déjà démontré que la chose, qui n’est pas conçue par elle-même, dont l’essence n’enveloppe pas l’existence, doit avoir nécessairement une cause externe, et qu’une cause qui doit produire quelque action, la produit d’une manière nécessaire. Il s’ensuit évidemment que la puissance de vouloir ceci ou cela, d’affirmer ceci ou cela, qu’une telle puissance, dis-je, doit venir d’une cause extérieure[2], et d’après la définition que nous avons donnée de la cause, qu’une telle cause ne peut être libre. Cela ne satisfera probablement pas quelques-uns, plus habitués à occuper leur esprit avec des êtres de raison qu’avec les choses particulières qui seules existent réellement dans la nature: en conséquence de quoi ils traitent ces êtres de raison non comme tels, mais comme des êtres réels. Car, l’homme ayant telle ou telle volition, il en fait un mode général (de penser) qu’il appelle volonté, de même que de l’idée de tel ou tel homme particulier il se fait une idée générale de l’homme; et, comme il ne sait pas séparer les êtres réels des êtres de raison, il s’ensuit qu’il considère ceux-ci comme des choses réelles, et ainsi il se considère comme étant lui-même une cause, comme il arrive dans la question dont nous parlons. Car on se demande pourquoi l’homme veut ceci ou cela, et la réponse est: parce qu’il a une volonté. Cependant la volonté, comme nous l’avons dit, n’étant que l’idée généralisée de telle ou telle volition particulière, n’est par conséquent qu’un mode de la pensée, un ens rationis et non un ens reale; rien par conséquent ne peut être causé par là, car rien ne vient de rien. Si donc la volonté n’est pas une chose dans la nature, mais seulement une fiction, il n’y aura pas lieu de se demander si elle est libre ou non. Maintenant, s’agit-il de telle ou telle volition particulière, c’est-à-dire de l’affirmation et de la négation, pour savoir si nous sommes libres ou non, il suffit de se souvenir que l’acte de connaître est une pure passion, de sorte que nous n’affirmons, ne nions jamais quoi que ce soit de quelque chose; mais c’est la chose elle-même qui en nous affirme ou nie quelque chose d’elle-même.
Plusieurs se refusent à nous accorder cela, persuadés qu’ils peuvent à volonté affirmer ou nier d’un objet quelque chose d’autre que ce qu’ils ont dans l’esprit; mais cela vient de ce qu’ils ne font pas de différence entre l’idée d’une chose dans l’esprit et les mots par lesquels elle est exprimée. Il est vrai que lorsque quelque raison nous y porte, nous pouvons, soit par des mots, soit par tout autre moyen, communiquer aux autres sur une chose une pensée différente de celle que nous avons réellement. Mais il est impossible que nous-mêmes, par le moyen des mots ou de tout autre signe, nous sentions autre chose que ce que nous sentons: ce qui est clair pour tous ceux qui font attention à leur intelligence, abstraction faite de l’usage des signes.
On pourra nous objecter que, si c’est la chose elle-même qui en nous se nie ou s’affirme (et non pas nous-mêmes qui nions ou affirmons), s’il en est ainsi, rien ne peut être nié ou affirmé qui ne soit d’accord avec la chose; et alors, par conséquent, il ne peut y avoir aucune fausseté, car le faux consiste, avons-nous dit, en ce que l’on affirme ou l’on nie d’une chose ce qui ne s’accorde pas avec elle, c’est-à-dire précisément avec ce qu’elle ne nie pas ou n’affirme pas d’elle-même. Mais je pense que, si l’on fait attention à tout ce que nous avons dit, sur le vrai et sur le faux, on trouvera que cette objection a été suffisamment réfutée. En effet, avons-nous dit, c’est l’objet qui est la cause de ce qui est affirmé ou nié de lui, du vrai comme du faux: seulement le faux consiste en ce que nous n’apercevons d’un objet qu’une partie, et que nous nous figurons que c’est l’objet lui-même tout entier qui nie ou affirme telle chose de lui-même considéré comme tout: ce qui arrive surtout dans les âmes faibles, qui reçoivent facilement, par la plus faible action de l’objet, une idée dans leur âme, en dehors de laquelle ils ne peuvent rien affirmer ou nier.
Enfin on dira encore qu’il y a bien des choses que nous pouvons vouloir ou ne pas vouloir, comme par exemple affirmer ou nier, dire la vérité ou ne pas la dire. Cette objection vient de ce que l’on ne distingue pas assez le désir de la volonté. Car, quoique l’un et l’autre soient une affirmation ou une négation d’une chose, elles diffèrent cependant en ce que la dernière est dite sans aucun égard à ce qu’il peut y avoir de bon et de mauvais dans la chose, et le premier au contraire a égard à ce point de vue; c’est pourquoi le désir, même après l’affirmation et la négation que nous avons faite d’une chose, demeure encore, à savoir le désir d’obtenir ce que nous avons senti ou affirmé être bon, de telle sorte que la volonté peut bien exister sans désir, mais non le désir sans la volonté.
Donc toutes les actions dont nous avons parlé, en tant qu’elles sont accomplies par la raison sous la forme du bien, ou rejetées par elle sous la forme du mal, ne peuvent être rangées que dans les inclinations de l’âme que l’on nomme désirs, et non sous la catégorie et le nom de volonté.
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