Skip to content
The ConsciousLibrary

Chapter 7 of 63

Texte entier · 7

Là-bas, en effet, l’Antéchrist n’est pas le personnage fantastique, la chimère formidable et naïve que ce nom représente à la plupart des Français et, ailleurs aussi, à la plupart des gens. La pensée russe, généralement si chrétienne, a toujours été familiarisée avec l’Antéchrist. Même les libres penseurs ne s’étonnent pas d’entendre parler de lui.

Quant à Soloviev, il ne prend pas de détours pour dire que c’est là un sujet de suprême importance. D’ailleurs, aux yeux d’un croyant, nul doute n’est possible là-dessus. Dans la préface des Trois Entretiens, Soloviev rappelle que les plus anciennes traditions et l’Écriture Sainte elle-même annoncent la venue finale de l’Antéchrist et indiquent certaines des circonstances significatives qui doivent encadrer cet événement, ou plutôt cet avènement.

Dans le préambule encore, comme dans l’Entretien lui-même, l’auteur expose non pas seulement le rapport théologique, mais aussi le rapport philosophique et historique qui existe entre le bien et le mal. Il y a un esprit de vérité; il y a aussi un esprit de mensonge. La lutte de ces deux puissances résume tout ce que nous savons, tout ce que nous voyons, tout ce que nous faisons. La guerre qui s’exerce par des moyens matériels et avec l’effusion du sang n’est qu’une forme du conflit universel et permanent dans lequel sont engagées les âmes.

Lorsque Soloviev composait ses Entretiens, beaucoup de gens se laissaient aller à espérer que bientôt les nations se mettraient d’accord pour réaliser enfin le désarmement général. L’ère de la paix semblait s’annoncer. Soloviev ne nie pas les apparences, mais il demande qu’on examine ce qui se trouve dessous et derrière. La paix, soit, mais quelle paix? La bonne ou la mauvaise? Celle du Christ ou celle de l’esprit menteur? Mauvaise, répond-il, antichrétienne, pénétrée d’imposture. Il dit et il écrit textuellement:

« Parmi toutes les étoiles qui brillent sur l’horizon intellectuel de l’homme appliqué à lire nos livres sacrés, aucune, selon moi, n’est plus éclatante et plus impressionnante que celle qui scintille dans la parole évangélique: — Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division. — Il est venu apporter sur la terre la vérité; or, comme le bien, et tout d’abord, la vérité divise. »

Soloviev montre que l'âme des individus et l’âme des peuples sont en proie à cette division. De tout temps, et aujourd’hui plus que jamais, les puissances mauvaises conspirent contre l’œuvre du Christ. Ne voyons-nous pas un ardent esprit d’incrédulité entraîner des foules et des nations? La folle idée du surhomme prêchée par Nietzsche n’a-t-elle pas donné un élan nouveau aux vieux instincts rebelles qui cherchaient leur voie?

Partout circulent d’étranges passions, ambitieuses d’arracher au Christ l’humanité qu’il est venu délivrer. Le Christ, c’est l’incarnation du Bien... La rébellion qui se généralise prélude à l’incarnation du Mal; pour une lutte universelle, pour une immense manifestation d’imposture et pour la complète revanche de la vérité. Voilà les deux pôles du drame.

Ce drame est présenté sous la forme d’une narration. Je ne m’excuse pas de le résumer de la manière la plus sèche, puisqu’on pourra, plus loin, le lire tout entier.

Le vingtième siècle (le nôtre) ouvre le récit.

En ce temps-là, nous n’en sommes plus à l’appréhension du péril jaune, mais à la pleine vision de ce péril. Les Japonais ont subjugué la Chine, sur laquelle ils ont installé une dynastie de leur race. A la tête d’innombrables armées mongoles, ils envahissent les territoires européens. La Russie est vaincue. (C’est cette prévision de 1899 qui, en 1904, valut à Soloviev, de la part de ses compatriotes, l’honneur d’être salué comme un prophète.) L’Allemagne se défend avec un succès relatif, mais, attaquée en même temps par la France, où règnent les partisans de la revanche tardive, l’Allemagne est réduite à désarmer devant l’empereur jaune. Celui-ci est fêté par les Français, toujours enthousiastes. L’Angleterre n’évite l’invasion qu’en versant aux vainqueurs un milliard de livres sterling. Pendant cinquante ans, les nations européennes subissent le joug mongol. Mais, enfin, elles s’associent pour leur commune délivrance, et elles parviennent à s’affranchir. Elles refoulent en Asie l’immense armée jaune. Cette alliance, qui les a sauvées, elles décident de la maintenir; même, elles en font leur régime politique, et nous avons ainsi les États-Unis d’Europe.

Au milieu de la paix se développe un immense mouvement d’incrédulité nouvelle, un faux spiritualisme opposé à Dieu, une dénaturation de l’Évangile. De telles circonstances ouvrent la voie au surhomme; et le surhomme se manifeste. C’est un personnage séducteur, doué d’un génie varié, philosophe, écrivain, grand politique. Désigné, vraiment élu par les autorités maçonniques, il s’annonce comme le Messie véritable, qui va consacrer la paix et la prospérité universelles. On l’acclame. Les États-Unis d’Europe font de lui un empereur. Il règne à travers le monde. Il met la main sur la religion. Il entreprend une menteuse union des Églises, qui, avec une solennité sans pareille, est, à Jérusalem, proclamée par un antipape, après que la puissance des ténèbres a frappé de mort le vrai pape Pierre II. — Soloviev insiste beaucoup sur le caractère d’IMPOSTURE que doit avoir la dernière hérésie: le faux christianisme insurgé contre le vrai christianisme. — Comme les fidèles chrétiens s’efforcent de résister, l’Antéchrist leur impose une loi de déchéance sociale et leur interdit les villes. Une foule fidèle va se réfugier sur les hauteurs désertes de Jéricho. Là reparaît le pape Pierre II, ressuscité. La véritable union des Églises s’accomplit alors, dans l’obscurité de la nuit, dans un endroit élevé et écarté. Ce sont les Juifs qui renversent l’imposteur triomphant. Celui-ci leur avait fait croire qu’il travaillait surtout pour eux, pour leur puissance, pour leur domination. Les Juifs propagent la révolte. Contre les insurgés juifs ou chrétiens, l’Antéchrist prend des mesures d’extermination. Mais l’horreur des massacres multiplie la force des rebelles. De nouveau, la Providence intervient d’une manière visible: les soldats de l’Antéchrist, ses créatures, son antipape et lui-même, le grand imposteur, sont engloutis dans des torrents de feu, qui jaillissent aux alentours de la mer Morte. Alors, environnée de toutes les splendeurs, rayonne la royauté de Jésus, ouvrant au monde humain régénéré une nouvelle période de mille ans.

Cette narration anticipée a un éclat et une puissance extraordinaires. C’est un morceau plein de richesses empruntées à la science de la nature humaine, à l’histoire des peuples, à la théologie, à l’imagination. Il a été lu, il est lu en Russie avec un attrait qui ne s’épuise pas. Les contradicteurs eux-mêmes se sont plu à reconnaître l’éclat et la force de l’étonnante composition[14].

Soit dans la préface amplifiée après coup, soit dans une notice complémentaire de plusieurs pages, l’auteur a relevé les principales critiques que la narration provoqua tout d’abord. Il rappelle les passages de l’Écriture Sainte où est annoncée la venue de l’Antéchrist. Ensuite, il affirme son droit d’avoir employé certaines données de l’histoire profane pour former le cadre du récit anticipé. Quant aux détails fournis par sa propre imagination, il déclare qu’il ne leur a pas attribué une sérieuse importance. Pour conclure, Soloviev écrit les lignes suivantes, qui sont, ou peu s’en faut, les dernières que sa plume ait tracées: « Le drame historique est joué; et il ne reste plus qu’un épilogue, lequel, d’ailleurs, comme chez Ibsen, peut remplir l’étendue de cinq actes. Mais leur contenu, en ce qui fait le fond de l’œuvre, est connu d’avance. » J’ai noté (comme on le voit dans les Entretiens) que Soloviev ne s’attendait pas à une guerre entre les nations européennes. Il supposait que le bouleversement général qu’il prévoyait serait provoqué par l’invasion mongole. Or, c’est la guerre européenne qui a surgi en premier lieu. Mais rien ne dit que le péril jaune soit écarté par elle, pour toujours ou pour longtemps; au contraire, peut-être.

Quant à la lutte suprême entre les droits de Dieu et les droits de l’Homme, il n’est pas douteux que nous ne soyons engagés, et fort avant, dans quelque affaire de ce genre. Depuis un grand siècle et demi, la philosophie, la littérature et la politique agissent ensemble pour soustraire la nature à Celui qui l’a créée.

Verrons-nous, verra-t-on les États-Unis d’Europe? La guerre actuelle, qui a réalisé la longue coalition de tant d’États et la profonde mise en commun de toutes leurs ressources, aura peut-être, entre autres conséquences, le maintien d’une certaine organisation internationale permanente. N’oublions pas que l’idée des États-Unis d’Europe fait partie du programme depuis longtemps établi par les Loges maçonniques. Or, à notre époque, ce sont surtout les Loges qui conçoivent et qui dirigent les principaux mouvements de la politique.

Qu’à un moment de crise extérieure ou intérieure, ces nouveaux États-Unis éprouvent le besoin d’avoir un chef, ce ne serait sans doute pas aussi extraordinaire qu’on le supposait tout d’abord…

LE GÉNÉRAL (agité; se levant de son siège; s’asseyant de nouveau et parlant avec des gestes rapides). – Non; permettez. Dites-moi seulement ceci: la chrétienne et glorieuse armée russe[15] existe-t-elle encore ou a-t-elle cessé d’exister? Oui ou non?

L’HOMME POLITIQUE (étendu sur une chaise longue, parlant d’un ton qui rappelle à la fois quelque chose des dieux insouciants d’Épicure, d’un colonel prussien et de Voltaire). – Si l’armée russe existe? Évidemment, elle existe. Auriez-vous entendu dire qu’elle a été abolie?

LE GÉNÉRAL. – Ne feignez donc pas de vous méprendre! Vous saisissez parfaitement que je ne parle pas de cela. Je demande si, maintenant ainsi que jadis, j’ai le droit de considérer l’armée existante comme une véritable force militaire chrétienne; ou si cette dénomination n’a plus de valeur désormais et doit être remplacée par une autre.

L’HOMME POLITIQUE. – Ah! voilà ce qui vous inquiète! Mais la question n’est pas de notre compétence. Adressez-vous plutôt à la Chambre héraldique, chargée de surveiller l’usage des litres de toute sorte.

M. Z… (avec quelque arrière-pensée). – Probablement, à une telle question la Chambre héraldique répondrait que la loi n’interdit pas l’emploi des anciens titres. Est-ce qu’on a empêché le dernier prince de Lusignan de s’appeler roi de Chypre, quoiqu’il n’exerçât pas le moins du monde le gouvernement de Chypre et quoique ni sa santé ni sa bourse ne lui permît de boire du vin de Chypre? Pourquoi donc notre armée actuelle ne pourrait-elle pas être qualifiée service militaire du Christ?

LE GÉNÉRAL. – Il ne s’agit pas de qualifications. Blanc ou noir, est-ce un titre? Doux ou amer, est-ce un titre? Héroïsme ou lâcheté, est-ce une affaire de titre?

M. Z… – Cela ne dépend pas de moi. C’est l’affaire des gens qui représentent la légalité.

LA DAME (à l’Homme politique). Pourquoi vous en tenir aux mots? Assurément, en parlant de son "service militaire chrétien", le général avait une idée.

LE GÉNÉRAL. – Je vous rends grâces. Voici ce que je voulais et veux dire. Dans le cours des siècles et jusqu’à la date d’hier, tout homme de guerre, simple soldat ou feld-maréchal, peu importe, savait et sentait qu’il servait à une œuvre importante et bonne; – non pas seulement utile ou nécessaire, comme est utile, par exemple, l’hygiène ou le blanchissage, mais, dans le sens le plus élevé, bonne, honorable, à laquelle toujours ont participé les meilleurs et les premiers citoyens, chefs de nations, héros. Cette œuvre, la nôtre, a toujours été consacrée et exaltée dans les églises, glorifiée par la voix publique. Or, tout à coup, un beau matin, nous apprenons qu’il nous faut oublier tout cela et que nous devons nous juger nous-mêmes, nous et notre fonction dans le monde de Dieu, d’une manière toute différente. L’œuvre que nous servions et que nous étions si fiers de servir est déclarée mauvaise et désastreuse! Elle est maintenant reconnue incompatible avec les préceptes de Dieu et avec les sentiments humains; c’est le mal le plus affreux, une calamité; tous les peuples ont le devoir de s’unir contre elle; et son abolition définitive n’est plus qu’une affaire de temps!

LE PRINCE. – Cependant, est-ce qu’il ne vous est pas déjà arrivé d’entendre des voix qui condamnent la guerre et le service militaire comme un reste du vieux cannibalisme?

LE GÉNÉRAL. – Eh! comment faire pour ne pas l’entendre? Je l’ai entendu et je l’ai lu dans des langues diverses. Pardonnez à ma franchise: j’ai fait comme si cela s’adressait au voisin. Nuage sans tonnerre. J’ai entendu et j’ai oublié. Mais maintenant la question est tout autre. Il faut la regarder en face. Aussi, je demande ce que nous avons à faire. Que dois-je penser de moi, c’est-à-dire de tout soldat? Quelle idée vais-je avoir de moi-même: un homme digne de ce nom ou le rebut de la nature? Suis-je estimable pour le concours que je m’efforce de donner à une œuvre importante et bonne? ou serai-je effrayé d’avoir ma part de cette œuvre et vais-je m’en repentir et, humblement, demander pardon à tous les pékins pour mon indignité professionnelle?

L’HOMME POLITIQUE. – Quelle manière fantastique d’envisager la question! Comme si on s’était mis à réclamer de vous quelque chose de spécial! Les nouvelles exigences ne vous concernent pas. Elles s’adressent aux diplomates et aux antres pékins, qui se soucient très peu de votre « indignité », de même que de votre christianité. De vous, maintenant, ainsi qu’autrefois, une seule chose est requise: exécuter sans contestation les ordres des autorités.

LE GÉNÉRAL. – Comme vous ne vous intéressez pas à la guerre, vous vous en faites naturellement une idée « fantastique », suivant votre expression. Vous ignorez, on le voit bien, que, dans certaines circonstances, les ordres donnés pat l’autorité consistent seulement en ceci: qu’on n’attende pas et qu’on ne lui demande pas ses ordres.

L’HOMME POLITIQUE. – Mais quoi? précisément?

Use the ← → keys to move between chapters.

Texte entier · 7 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library