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The ConsciousLibrary

Chapter 60 of 63

III · 7

L’HOMME POLITIQUE. – Indiquez-nous donc d’abord le moyen que vous avez de sortir de cet embarras.

M. Z… – Il me semble que le moyen est simple. En réalité, le mal existe, et il ne s’exprime point par la seule absence du bien, mais par une opposition et une prédominance positives des instincts inférieurs sur les instincts supérieurs, dans tous les domaines de l’existence. Il y a le mal individuel; il s’exprime en ceci que les éléments inférieurs de l’homme, les passions bestiales et sauvages, s’opposent aux meilleures tendances de l’âme et les dominent, chez l’immense majorité des gens. Il y a le mal public – il s’exprime en ceci: que la foule des hommes, individuellement assujettis au mal, combat les salutaires efforts du petit nombre meilleur et les surmonte; enfin, il y a le mal pour l’homme, le mal physique: il s’exprime en ceci, que les éléments matériels inférieurs de son corps combattent la force vivante et lumineuse qui les assemble dans la belle forme de l’organisme; les instincts inférieurs s’opposent à cette forme et la brisent, en détruisant la base pratique de tout ce qui est élevé. C’est le mal extrême, appelé la mort. Si la victoire de cet extrême mal physique devait être considérée comme définitive et absolue, alors les prétendues victoires du bien dans le domaine social ou dans le domaine de la personnalité morale ne mériteraient pas d’être mises au nombre des progrès sérieux. Imaginons un homme de bien, Socrate, par exemple, ayant triomphé non seulement de ses ennemis intérieurs – les mauvaises passions – mais ayant réussi à vaincre et à réformer ses ennemis publics et à régénérer les mœurs grecques. Quel avantage représenterait cette éphémère et superficielle victoire sur le mal, si le mal triomphe définitivement dans les couches les plus profondes de la vie et sur les principes mêmes de la vie? Ainsi donc, pour le réformateur et pour les réformés – un seul aboutissement: la mort. D’après quelle méthode pourrait-on faire grand cas des victoires morales remportées par le bien socratique sur les microbes moraux des mauvaises passions dans son sein et sur les microbes sociaux des places publiques d’Athènes, si les vrais vainqueurs se trouvaient être encore les plus mauvais, les plus inférieurs, les puis grossiers microbes de la décomposition physique? Alors, pour nous protéger contre l’extrême pessimisme et contre le désespoir, la littérature morale ne nous servirait de rien.

L’HOMME POLITIQUE. – Nous avons déjà entendu cela. Mais vous, sur quoi vous appuyez-vous pour combattre le désespoir?

M. Z… – Nous n’avons qu’un appui: la résurrection réelle. Nous savons que la lutte du bien et du mal ne se produit pas seulement dans l’âme et dans la société, mais aussi, et plus profondément, dans le monde physique. Déjà, nous connaissons dans le passé une victoire du bon principe de la vie, par une résurrection personnelle. Et nous attendons de futures victoires par la résurrection collective de tous. Là, alors, le mal prend sa signification ou reçoit la définitive explication de son existence, parce qu’il sert tout entier au triomphe de plus en plus grand, à la réalisation et à l’accroissement du bien. Si la mort est plus forte que la vie mortelle, alors la résurrection dans la vie éternelle est plus forte que l’une et l’autre. Le règne de Dieu est le règne de la vie qui triomphe par la résurrection, et dans laquelle réside le bien effectif, réalisé, final. Là est toute la puissance et toute l’œuvre du Christ; là, Son amour efficace pour nous et notre amour pour Lui. Le reste n’est que condition, moyen, allure. Sans la foi dans la résurrection accomplie par Un Seul, et sans l’attente de la future résurrection de tous, on ne peut parler qu’en paroles d’un Royaume de Dieu; en fait, tout se réduit à l’empire de la mort.

LE PRINCE. – Comment cela?

M. Z… – Voyons. Avec tout le monde vous reconnaissez que la mort est un fait, c’est-à-dire que les hommes, en général, sont morts, meurent et continueront de mourir. En outre, vous élevez ce fait à la hauteur d’une loi absolue, qui, selon vous, ne comporte aucune exception. Eh bien! ce monde où, pour toujours, la mort possède la puissance d’une loi absolue, comment l’appeler, si ce n’est le royaume de la mort? Votre Royaume de Dieu sur la terre, qu’est-ce que c’est, sinon un arbitraire et vain euphémisme pour désigner le royaume de la mort?

L’HOMME POLITIQUE. – Moi aussi, je pense que c’est vain, parce qu’on ne peut remplacer une grandeur connue par une grandeur inconnue. Dieu, personne ne l’a vu; et ce que peut être Son Royaume, personne n’en sait rien. Mais la mort des gens et des animaux, tous nous l’avons vue; et nous savons qu’elle exerce dans le monde un pouvoir souverain, auquel personne ne se soustrait. Alors, pourquoi au lieu de cet a inscrire un x quelconque? Cela n’a d’autre résultat que d’embrouiller et de scandaliser les « petits ».

LE PRINCE. – Je ne comprends pas. Sur quoi discutonsnous, maintenant? Certes, la mort est un phénomène intéressant; on peut, si vous voulez, l’appeler une loi, comme phénomène constant parmi les substances terrestres, inévitable pour chacune d’elles. Vous pouvez en parler comme d’une loi absolue, puisque, jusqu’ici, on n’a pu, authentiquement, y constater une seule exception. Mais quelle essentielle et vitale importance cela peut-il avoir pour la vraie doctrine chrétienne, qui, par notre conscience, nous parle seulement de ce que nous devons et de ce que nous ne devons pas faire ici et maintenant? Évidemment, la voix de la conscience ne concerne que les choses qu’il est en notre pouvoir de faire. Aussi, non seulement la conscience ne nous dit rien sur la mort; mais même elle ne peut rien nous en dire. La mort, malgré sa grandeur colossale par rapport à nos sentiments et à nos désirs humains et terrestres, la mort est en dehors de notre volonté; et c’est pourquoi elle ne peut avoir à nos yeux aucune importance morale. Sous ce rapport, – le seul donc qui ait une importance actuelle – la mort est un fait indifférent, comme le mauvais temps, par exemple. Parce que je reconnais l’inévitable et périodique existence du mauvais temps et que j’en souffre plus ou moins, est-ce un motif pour dire, au lieu du Royaume de Dieu, le royaume du mauvais temps?

M. Z… – Non; et d’abord, parce que le mauvais temps règne seulement à Pétersbourg, et parce que nous nous moquons de son empire, pendant que nous voilà réunis avec vous sur les bords de la Méditerranée. – Ensuite, votre comparaison ne vaut rien, parce que, même pendant le mauvais temps, on peut louer Dieu et se sentir dans Son royaume. Comme il est dit dans l’Écriture, les morts ne louent pas Dieu. C’est pourquoi, ainsi que Son Excellence l’a remarqué, ce triste monde serait plus convenablement appelé le royaume de la mort que le Royaume de Dieu.

LA DAME. – Allons! vous voilà engagés dans une discussion qui roule tout entière sur des noms. C’est ennuyeux! Est-ce de noms qu’il s’agit? Vous feriez bien mieux, Prince, de nous dire de quelle façon, vous, à proprement parler, vous entendez le Royaume de Dieu et Sa vérité.

LE PRINCE. – J’entends une situation où les gens agissent avec une conscience pure et accomplissent de cette manière la volonté divine, qui ne leur prescrit que le bien pur.

M. Z… – Mais, en outre, suivant vous, la voix de la conscience ne parle infailliblement que de l’accomplissement du devoir, maintenant et ici?

LE PRINCE. – Cela va de soi.

M. Z… – Eh bien! est-ce que votre conscience reste tout à fait muette au sujet des fautes dont peut-être, quand vous étiez plus jeune, vous vous êtes rendu coupable envers des personnes mortes depuis longtemps?

LE PRINCE. – Alors, le sens de ces souvenirs est que, maintenant, je ne dois rien faire de pareil.

M. Z… – Ce n’est pas tout à fait ainsi; mais il n’y a pas lieu de discuter là-dessus. Je veux seulement vous rappeler une autre limite, plus certaine, du rôle de la conscience. Depuis longtemps, les moralistes comparent la voix de la conscience à ce génie ou à ce démon qui tenait compagnie à Socrate, le prémunissant contre les infractions au devoir, mais ne lui indiquant jamais d’une manière positive le devoir à remplir. On peut dire exactement la même chose à propos de la conscience.

LE PRINCE. – Comment serait-ce possible? Est-ce que, par exemple, la conscience ne me suggère pas de donner assistance à mon prochain dans certains cas de nécessité ou de péril?

M. Z… – J’ai grand plaisir à vous entendre dire cela. Mais si vous examinez soigneusement ces circonstances, vous verrez que le rôle de la conscience apparaît ici purement négatif: elle exige que vous ne restiez pas inerte ou indifférent devant le besoin du prochain; mais ce que, précisément, vous devez faire pour le prochain, la conscience ne vous le dit pas elle-même.

LE PRINCE. – Parce que cela dépend des circonstances, de la situation où je suis et de celle du prochain à qui je dois donner appui.

M. Z… – Naturellement. Or, l’examen et l’appréciation de ces circonstances et de la situation, ce n’est pas l’affaire de la conscience, mais de la raison.

LE PRINCE. – Mais peut-on séparer la conscience et la raison?

M. Z… – Il n’est pas nécessaire de les séparer. Ce qu’il faut, c’est les distinguer, précisément parce que, dans la réalité, il se produit parfois, non seulement séparation, mais opposition entre l’intelligence et la conscience. Si elles étaient une seule et même chose, alors comment l’intelligence pourrait-elle coopérer à des actions qui non seulement ne concernent pas la moralité, mais qui sont même directement immorales? Et cela arrive. On peut procurer des secours avec intelligence mais malhonnêtement; par exemple, si je donne à manger, à boire et si je témoigne de toutes manières de la bienveillance à un nécessiteux, en vue de faire de lui un complice pour la réussite d’une escroquerie quelconque ou d’une autre mauvaise action.

LE PRINCE. – Oui, c’est élémentaire. Mais que prétendez–vous en conclure?

M. Z… – Ceci: que, si la conscience, avec toute son autorité, comme la voix qui prononce des avertissements et qui fait des reproches, ne donne pas, pour nos actes, des indications positives et pratiquement définies; et si notre bonne volonté a besoin de l’intelligence comme d’un instrument à son service; et si cependant l’intelligence se montre un serviteur douteux, étant propre et prêt à servir de la même manière deux maîtres, – le bien et le mal – alors, la conclusion c’est que, pour accomplir la volonté de Dieu, il faut, outre la conscience et l’intelligence, quelque chose, une troisième chose.

LE PRINCE. – Et qu’est-ce que sera celle-là, selon vous?

M. Z… – Pour le dire brièvement, c’est l’inspiration du bien, ou l’action directe et positive du bon principe sur nous et en nous. Dans cette coopération d’en haut, l’intelligence et la conscience deviennent les fidèles collaborateurs du bien lui-même; et la moralité, au lieu d’être la « bonne conduite », toujours douteuse, devient, incontestablement, la vie dans le bien lui-même – développement organique et perfectionnement de l’homme tout entier – intérieur et extérieur, personne et société, peuple et humanité, afin qu’elle s’achève par l’unité vivante du passé ressuscité et de l’avenir réalisé dans l’éternelle actualité du royaume de Dieu, lequel existera sur la terre, mais seulement sur une terre nouvelle, amoureusement fiancée à un ciel nouveau.

LE PRINCE. – Je n’ai rien contre de telles métaphores poétiques; mais pourquoi pensez-vous que les gens qui accomplissent la volonté de Dieu selon les préceptes évangéliques manquent de ce que vous appelez l’inspiration du bien?

M. Z… – Non seulement parce que, dans leur activité, je ne vois pas les signes réels de cette inspiration, immenses et libres dans d’amour; – parce que, n’est-il pas vrai, Dieu ne mesure pas l’esprit qu’il donne; et je ne vois pas non plus la joyeuse et débonnaire tranquillité dans le sentiment de la possession de ces dons, même simplement élémentaires; – mais, surtout, parce que je vous suppose dépourvu de l’inspiration religieuse, dont vous croyez, d’ailleurs, n’avoir pas besoin. Si le bien s’épuise par l’accomplissement de la « règle », alors, où trouvera place l’inspiration? La « règle » a été donnée une fois pour toutes; elle est décrétée et identique pour tous les individus. Celui qui a donné cette règle est mort depuis longtemps et, selon vous, n’est pas ressuscité et n’a donc pas pour nous une personnelle et vivante existence. À vos yeux, le bien absolu et primordial n’est pas le père des lumières et des esprits, qui saurait nous éclairer et nous inspirer directement, mais un maître économe qui vous a envoyés cultiver sa vigne comme des mercenaires, et qui, vivant quelque part à l’étranger, réclame ses revenus par l’intermédiaire d’un envoyé.

LE PRINCE. – Comme si nous avions composé arbitrairement cette image!

M. Z… – Non; mais, d’une façon arbitraire, vous y voyez le modèle supérieur des relations entre l’humanité et la divinité. Arbitrairement, vous rejetez du texte évangélique ce qui en est la substance – l’indication concernant le fils et l’héritier, dans laquelle réside le véritable modèle du rapport divino-humain. Le maître, les devoirs envers le maître, la volonté du maître. Là-dessus, voici ce que je vous dis: tant que votre maître se borne à vous imposer des obligations et à exiger de vous l’accomplissement de sa volonté, je ne vois pas comment vous me prouvez que c’est le vrai maître et non pas un imposteur.

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III · 7 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library