Chapter 29 of 63
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M. Z… – Doucement, doucement, Prince. Tous les deux nous procédons d’une croyance, ou, si vous le voulez, d’une mythologie; seulement, je l’accompagne jusqu’au bout, tandis que vous, malgré la logique, vous vous arrêtez au commencement du chemin. Voyons, vous admettez, n’est-ce pas, la puissance du bien et son futur triomphe sur la terre?
LE PRINCE. – Je l’admets.
M. Z… – Et qu’est-ce que c’est que cela? Un fait ou une croyance?
LE PRINCE. – Une croyance raisonnable.
M. Z… – Nous allons voir. Comme on nous l’a enseigné au séminaire, la raison ordonne, entre autres choses, de ne rien admettre sans un fondement suffisant. Je vous prie de me dire sur quel fondement suffisant, après avoir reconnu la puissance du bien dans le progrès moral et dans le perfectionnement de l’homme et de l’humanité, vous reconnaissez que le bien est impuissant contre la mort?
LE PRINCE. Moi, j’estime que vous avez à nous dire pourquoi vomis attribuez de la puissance au bien en dehors de la sphère morale?
M. Z… – Je vais vous le dire. Dès que je crois au bien et à sa puissance propre et que, dans la notion même de cette puissance bienfaisante, se confirme sa supériorité essentielle et absolue, alors, logiquement, je reconnais là une puissance illimitée; et rien ne m’empêche de croire à la vérité de la résurrection, certifiée historiquement. En outre, si, tout d’abord, vous aviez dit franchement que la foi chrétienne ne compte pas à vos yeux, et que, selon vous, son objet c’est une mythologie, alors, naturellement, j’aurais imposé une contrainte à l’hostilité que je ne puis vous dissimuler pour votre manière de penser. Car, erreur ou faute n’est pas compte; et ressentir de l’animosité envers des personnes pour leurs erreurs théoriques, c’est se donner soi-même un certificat d’excessive petitesse d’esprit, d’excessive faiblesse de foi et d’excessive dureté de cœur. Les hommes qui croient réellement et qui, par là même, sont à l’abri de ces excès de sottise, de lâcheté et de dureté, doivent avoir une disposition cordiale pour l’adversaire ou le négateur des vérités religieuses, quand celui-ci est sincère et franc, c’est-à-dire honnête. Mais à noire époque cette rencontre est si rare! Je ne saurais guère vous dire avec quelle particulière satisfaction je contemple un ennemi déclaré du christianisme. Peu s’en faut que je ne sois toujours prêt à voir en tout homme de ce genre un futur apôtre Paul; tandis que tels et tels zélateurs du christianisme me font forcément songer à Judas, le traître. Mais vous, Prince, vous vous êtes comporté avec tant de franchise que je refuse catégoriquement de vous ranger parmi les Judas d’aujourd’hui, innombrables dans les deux sexes; et déjà je prévois le moment où je ressentirai pour vous la meilleure disposition, celle qu’éveillent en moi beaucoup d’athées et de païens déclarés.
L’HOMME POLITIQUE. – Puisque, par bonheur, il est bien clair maintenant que ni les athées, ni les païens, ni les « vrais chrétiens » pareils au Prince ne représentent eux-mêmes l’Antéchrist, c’est le moment, pour vous, de nous exhiber son propre portrait.
M. Z… – Voilà donc où vous vouliez en venir! Mais est-ce que, parmi les nombreuses représentations du Christ, même parmi celles qu’ont faites parfois des peintres de génie, il y en a une seule qui vous plaise complètement? Moi, je n’en connais pas une qui soit satisfaisante. Je pense qu’il ne peut y en avoir, pour cette raison que le Christ est l’incarnation de son essence: le bien; – incarnation individuelle, unique en son genre et, par conséquent, sans analogie avec aucune autre. Pour représenter cela, le génie artistique est insuffisant. Il faut dire la même chose de l’Antéchrist. C’est, également, l’incarnation du mal, incarnation individuelle, unique dans son achèvement et sa plénitude. Oui ne peut exhiber son portrait. Dans la littérature ecclésiastique nous trouvons seulement son passeport, avec des indications générales et particulières…
LA DAME. – Nous n’avons pas besoin de son portrait. Que Dieu nous en préserve! Dites-nous plutôt pourquoi lui-même est nécessaire; en quoi, selon vous, consiste l’essence de son œuvre et s’il viendra prochainement?
M. Z… – Soit. Je puis vous satisfaire mieux que vous ne pensez. Un de mes anciens camarades d’études, qui s’était fait moine, m’a, il y a quelques années, au moment de mourir, légué un manuscrit, auquel il tenait beaucoup, mais qu’il ne voulait, ni ne pouvait imprimer. Le manuscrit est intitulé: Brève narration sur l’Antéchrist. Quoiqu’elle ait la forme ou la physionomie d’un tableau historique imaginaire et anticipé, cette composition donne, selon moi, tout ce que la Sainte-Écriture, la tradition de l’Église et la seule raison permettent de dire de plus vraisemblable sur un tel sujet.
L’HOMME POLITIQUE. – Est-ce que ce ne serait pas une production de notre connaissance Varsonophii?
M. Z… – Non, on lui donnait un nom plus raffiné: Pansophii.
L’HOMME POLITIQUE. – Pan Sophii? Un Polonais?
M. Z… – Nullement. Le fils d’un prêtre russe. Si vous m’accordez un instant pour aller jusqu’à ma chambre, j’apporterai et je vous lirai ce manuscrit. Il n’est pas volumineux.
LA DAME. – Allez! Allez! Mais ne vous égarez pas. (Pendant que M. Z… va dans sa chambre prendre le manuscrit, la compagnie se lève et fait un tour de jardin.)
L’HOMME POLITIQUE. – Je ne sais pas au juste: est-ce la vieillesse qui obscurcit ma vue ou est-ce la nature qui se modifie? En tout cas, je constate que dans n’importe quelle saison et dans n’importe quel endroit, il n’y a plus maintenant ces claires et tout à fait transparentes journées qu’on observait jadis sous tous les climats. Ainsi, aujourd’hui, pas un seul petit nuage; nous sommes assez loin de la mer; et pourtant on dirait que tout est recouvert d’une sorte de voile fin qu’on ne peut saisir. Toujours est-il que ce n’est pas la pleine clarté. Le remarquez-vous, Général?
LE GÉNÉRAL. – Voilà déjà bien des années que je l’ai remarqué.
LA DAME. – Moi, je le remarque depuis l’année passée et non seulement dans l’atmosphère, mais encore dans l’âme, où manque aussi la « pleine clarté » comme vous dites. Partout, une espèce d’inquiétude, une sorte de pressentiment de mauvais augure. Je suis persuadée, Prince, que vous avez la même impression.
LE PRINCE. – Non, je n’ai rien remarqué de particulier: l’atmosphère me semble être toujours la même.
LE GÉNÉRAL. – Vous êtes trop jeune pour constater la différence: vous n’avez pas de terme de comparaison. Mais quand on a des souvenirs de cinquante ans, alors cela est sensible.
LE PRINCE. – Je pense que la première supposition est la vraie: l’affaiblissement de la vue.
L’HOMME POLITIQUE. – Nous vieillissons, c’est hors de doute; mais la terre ne rajeunit pas non plus; on sent une espèce de lassitude réciproque.
LE GÉNÉRAL. – Ce qui est encore plus certain, c’est que le diable, avec sa queue, promène un brouillard sur la clarté divine. Voilà encore un signe de l’Antéchrist!
LA DAME (montrant M. Z… qui descend de la terrasse). – Nous allons apprendre tout de suite quelque chose là-dessus.
(Tous reviennent s’asseoir à leurs places primitives; et M. Z… se met à lire le manuscrit qu’il a rapporté.)
Panmongolisme ! Quoique sauvage, Le mot me caresse l’oreille, Comme s’il était rempli par le présage D’un grand décret de la divine Providence.
LA DAME. — D’où vient cette épigraphe?
M. Z… — Je pense qu’elle a été composée par l’auteur même de la narration.
LA DAME. — Bien. Lisez.
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