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Chapter 27 of 63

Texte entier · 27

LE PRINCE. – Pourquoi cela?

M. Z… – Votre question est étrange. Eh bien! si cela vous parait incompréhensible, examinons-le méthodiquement. Le Christ, même selon vous, a, avec plus de clarté, de force et de logique que personne, prêché le vrai bien. N’est-ce pas?

LE PRINCE. – Oui.

M. Z… – Et le vrai bien consiste à ne pas employer la force contre le mal, c’est-à-dire contre le mal prétendu, puisqu’il n’y a pas de mal réel.

LE PRINCE. – En effet.

M. Z… – Le Christ a non seulement prêché, mais il a Lui-même, jusqu’à la fin, accompli les obligations de ce bien en se soumettant sans résistance aux tourments du supplice. Selon vous, le Christ est mort et n’est pas ressuscité. Soit. À Son exemple, des milliers et des milliers de ses adhérents ont accepté le même sacrifice. Très bien. Et, selon vous, qu’est-il résulté de tout cela?

LE PRINCE. – Voudriez-vous donc que des anges enguirlandent brillamment ces martyrs et les placent, en récompense de leurs exploits, sous les tentes des jardins célestes?

M. Z… – Non. Pourquoi parler ainsi? Assurément, moi, et je l’espère, vous aussi, nous souhaitons à tout notre prochain, aux vivants et aux morts, ce qu’il y a de meilleur et de plus agréable. Mais il ne s’agit pas de nos désirs. Il s’agit de ce qui, selon vous, est réelle ment résulté de la prédication et des exploits du Christ ainsi que de ses adhérents.

LE PRINCE. – Résulté pour qui? pour eux?

M. Z… – Eh bien! soit: ce qui en est résulté pour eux, on sait que c’est la mort par le supplice. Mais eux, assurément, dans leur héroïsme moral, ils ont fait un sacrifice volontaire, non en vue de recevoir de brillantes couronnes, mais pour procurer le vrai bien à autrui, à toute l’humanité. Voilà pourquoi je demande quels biens l’héroïque martyre de ces hommes a-t-il procurés à autrui, à toute l’humanité? Selon la vieille maxime, le sang des martyrs était la semence de l’Église. Cela est vrai en fait, mais, selon vous, l’Église a été l’altération et la ruine du vrai christianisme, tellement que celui-ci a été tout à fait oublié par l’humanité; et, après dix-huit siècles, il faudrait restaurer l’œuvre entière, depuis le commencement, sans aucune garantie d’un meilleur succès, c’est-à-dire sans aucun espoir.

LE PRINcE. – Pourquoi sans espoir?

M. Z… – Vous reconnaissez, je pense, que le Christ et les premières générations de chrétiens ont mis toute leur âme dans cette œuvre et ont donné leur vie pour elle. Si, cependant, selon vous, cela n’a rien produit, sur quoi pouvez-vous fonder l’espérance d’arriver à autre chose? L’œuvre tout entière n’a produit qu’un seul résultat certain et constant, tout à fait identique pour les hommes qui la commencèrent, pour ceux qui l’ont défigurée, pour ceux qui l’ont perdue et pour ceux qui veulent la restaurer: eux tous, selon vous, sont morts dans le passé, meurent à présent, mourront plus tard; et de l’œuvre de bien, de la prédication de la vérité, rien, excepté la mort, jamais rien n’est venu, ne vient, ne promet de venir. Qu’est-ce que cela signifie? Chose étrange: le mal, qui n’existe pas, triomphe toujours; et le bien, toujours, s’enfonce dans le néant.

LA DAME. – Est-ce que les mauvaises gens ne meurent pas?

M. Z… – Et même beaucoup… Mais la question consiste en ceci: que, par l’empire de la mort, la puissance du mal seul est confirmée, tandis que, au contraire, la puissance du bien est démentie. En fait, le mal est évidemment plus fort que le bien. Si cette évidence est admise comme la réalité unique, alors il faut reconnaître que le monde est l’œuvre du principe mauvais. Mais comment les gens deviendront-ils sages, s’ils jugent exclusivement d’après la réalité courante et visible, et si, par conséquent, ils admettent la visible prédominance du mal sur le bien, tout en affirmant que le mal n’existe pas et que, par conséquent, il n’y a pas lieu de lutter contre lui – cela, ma raison ne parvient pas à me le faire comprendre, et j’attends que le Prince me vienne en aide.

L’HOMME POLITIQUE. – Indiquez-nous donc d’abord le moyen que vous avez de sortir de cet embarras.

M. Z… – Il me semble que le moyen est simple. En réalité, le mal existe, et il ne s’exprime point par la seule absence du bien, mais par une opposition et une prédominance positives des instincts inférieurs sur les instincts supérieurs, dans tous les domaines de l’existence. Il y a le mal individuel; il s’exprime en ceci que les éléments inférieurs de l’homme, les passions bestiales et sauvages, s’opposent aux meilleures tendances de l’âme et les dominent, chez l’immense majorité des gens. Il y a le mal public – il s’exprime en ceci: que la foule des hommes, individuellement assujettis au mal, combat les salutaires efforts du petit nombre meilleur et les surmonte; enfin, il y a le mal pour l’homme, le mal physique: il s’exprime en ceci, que les éléments matériels inférieurs de son corps combattent la force vivante et lumineuse qui les assemble dans la belle forme de l’organisme; les instincts inférieurs s’opposent à cette forme et la brisent, en détruisant la base pratique de tout ce qui est élevé. C’est le mal extrême, appelé la mort. Si la victoire de cet extrême mal physique devait être considérée comme définitive et absolue, alors les prétendues victoires du bien dans le domaine social ou dans le domaine de la personnalité morale ne mériteraient pas d’être mises au nombre des progrès sérieux. Imaginons un homme de bien, Socrate, par exemple, ayant triomphé non seulement de ses ennemis intérieurs – les mauvaises passions – mais ayant réussi à vaincre et à réformer ses ennemis publics et à régénérer les mœurs grecques. Quel avantage représenterait cette éphémère et superficielle victoire sur le mal, si le mal triomphe définitivement dans les couches les plus profondes de la vie et sur les principes mêmes de la vie? Ainsi donc, pour le réformateur et pour les réformés – un seul aboutissement: la mort. D’après quelle méthode pourrait-on faire grand cas des victoires morales remportées par le bien socratique sur les microbes moraux des mauvaises passions dans son sein et sur les microbes sociaux des places publiques d’Athènes, si les vrais vainqueurs se trouvaient être encore les plus mauvais, les plus inférieurs, les puis grossiers microbes de la décomposition physique? Alors, pour nous protéger contre l’extrême pessimisme et contre le désespoir, la littérature morale ne nous servirait de rien.

L’HOMME POLITIQUE. – Nous avons déjà entendu cela. Mais vous, sur quoi vous appuyez-vous pour combattre le désespoir?

M. Z… – Nous n’avons qu’un appui: la résurrection réelle. Nous savons que la lutte du bien et du mal ne se produit pas seulement dans l’âme et dans la société, mais aussi, et plus profondément, dans le monde physique. Déjà, nous connaissons dans le passé une victoire du bon principe de la vie, par une résurrection personnelle. Et nous attendons de futures victoires par la résurrection collective de tous. Là, alors, le mal prend sa signification ou reçoit la définitive explication de son existence, parce qu’il sert tout entier au triomphe de plus en plus grand, à la réalisation et à l’accroissement du bien. Si la mort est plus forte que la vie mortelle, alors la résurrection dans la vie éternelle est plus forte que l’une et l’autre. Le règne de Dieu est le règne de la vie qui triomphe par la résurrection, et dans laquelle réside le bien effectif, réalisé, final. Là est toute la puissance et toute l’œuvre du Christ; là, Son amour efficace pour nous et notre amour pour Lui. Le reste n’est que condition, moyen, allure. Sans la foi dans la résurrection accomplie par Un Seul, et sans l’attente de la future résurrection de tous, on ne peut parler qu’en paroles d’un Royaume de Dieu; en fait, tout se réduit à l’empire de la mort.

LE PRINCE. – Comment cela?

M. Z… – Voyons. Avec tout le monde vous reconnaissez que la mort est un fait, c’est-à-dire que les hommes, en général, sont morts, meurent et continueront de mourir. En outre, vous élevez ce fait à la hauteur d’une loi absolue, qui, selon vous, ne comporte aucune exception. Eh bien! ce monde où, pour toujours, la mort possède la puissance d’une loi absolue, comment l’appeler, si ce n’est le royaume de la mort? Votre Royaume de Dieu sur la terre, qu’est-ce que c’est, sinon un arbitraire et vain euphémisme pour désigner le royaume de la mort?

L’HOMME POLITIQUE. – Moi aussi, je pense que c’est vain, parce qu’on ne peut remplacer une grandeur connue par une grandeur inconnue. Dieu, personne ne l’a vu; et ce que peut être Son Royaume, personne n’en sait rien. Mais la mort des gens et des animaux, tous nous l’avons vue; et nous savons qu’elle exerce dans le monde un pouvoir souverain, auquel personne ne se soustrait. Alors, pourquoi au lieu de cet a inscrire un x quelconque? Cela n’a d’autre résultat que d’embrouiller et de scandaliser les « petits ».

LE PRINCE. – Je ne comprends pas. Sur quoi discutonsnous, maintenant? Certes, la mort est un phénomène intéressant; on peut, si vous voulez, l’appeler une loi, comme phénomène constant parmi les substances terrestres, inévitable pour chacune d’elles. Vous pouvez en parler comme d’une loi absolue, puisque, jusqu’ici, on n’a pu, authentiquement, y constater une seule exception. Mais quelle essentielle et vitale importance cela peut-il avoir pour la vraie doctrine chrétienne, qui, par notre conscience, nous parle seulement de ce que nous devons et de ce que nous ne devons pas faire ici et maintenant? Évidemment, la voix de la conscience ne concerne que les choses qu’il est en notre pouvoir de faire. Aussi, non seulement la conscience ne nous dit rien sur la mort; mais même elle ne peut rien nous en dire. La mort, malgré sa grandeur colossale par rapport à nos sentiments et à nos désirs humains et terrestres, la mort est en dehors de notre volonté; et c’est pourquoi elle ne peut avoir à nos yeux aucune importance morale. Sous ce rapport, – le seul donc qui ait une importance actuelle – la mort est un fait indifférent, comme le mauvais temps, par exemple. Parce que je reconnais l’inévitable et périodique existence du mauvais temps et que j’en souffre plus ou moins, est-ce un motif pour dire, au lieu du Royaume de Dieu, le royaume du mauvais temps?

M. Z… – Non; et d’abord, parce que le mauvais temps règne seulement à Pétersbourg, et parce que nous nous moquons de son empire, pendant que nous voilà réunis avec vous sur les bords de la Méditerranée. – Ensuite, votre comparaison ne vaut rien, parce que, même pendant le mauvais temps, on peut louer Dieu et se sentir dans Son royaume. Comme il est dit dans l’Écriture, les morts ne louent pas Dieu. C’est pourquoi, ainsi que Son Excellence l’a remarqué, ce triste monde serait plus convenablement appelé le royaume de la mort que le Royaume de Dieu.

LA DAME. – Allons! vous voilà engagés dans une discussion qui roule tout entière sur des noms. C’est ennuyeux! Est-ce de noms qu’il s’agit? Vous feriez bien mieux, Prince, de nous dire de quelle façon, vous, à proprement parler, vous entendez le Royaume de Dieu et Sa vérité.

LE PRINCE. – J’entends une situation où les gens agissent avec une conscience pure et accomplissent de cette manière la volonté divine, qui ne leur prescrit que le bien pur.

M. Z… – Mais, en outre, suivant vous, la voix de la conscience ne parle infailliblement que de l’accomplissement du devoir, maintenant et ici?

LE PRINCE. – Cela va de soi.

M. Z… – Eh bien! est-ce que votre conscience reste tout à fait muette au sujet des fautes dont peut-être, quand vous étiez plus jeune, vous vous êtes rendu coupable envers des personnes mortes depuis longtemps?

LE PRINCE. – Alors, le sens de ces souvenirs est que, maintenant, je ne dois rien faire de pareil.

M. Z… – Ce n’est pas tout à fait ainsi; mais il n’y a pas lieu de discuter là-dessus. Je veux seulement vous rappeler une autre limite, plus certaine, du rôle de la conscience. Depuis longtemps, les moralistes comparent la voix de la conscience à ce génie ou à ce démon qui tenait compagnie à Socrate, le prémunissant contre les infractions au devoir, mais ne lui indiquant jamais d’une manière positive le devoir à remplir. On peut dire exactement la même chose à propos de la conscience.

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Texte entier · 27 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library