Chapter 20 of 63
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L’HOMME POLITIQUE. – Non, cela est trop large et indéterminé. Ainsi, les Papous et les Esquimaux sont des hommes; et pourtant je refuse de considérer comme propre à ma qualité d’homme ce que j’ai de commun avec les Papous et les Esquimaux.
LA DAME. – Néanmoins, il y a des choses très importantes qui sont communes à tous les gens: par exemple, l’amour.
L’HOMME POLITIQUE. – C’est encore plus large. Comment pourrais-je reconnaître l’amour pour mon essence spécifique puisque je sais qu’il est naturel aussi aux autres animaux et même à toute créature?
M. Z… – En effet, l’affaire est compliquée. Je suis un homme doux; ainsi, en amour, je me sens bien plus solidaire de n’importe quels pigeons blancs ou bleus que du noir Maure Othello, quoique lui aussi soit appelé un homme.
LE GÉNÉRAL. – À un certain âge, tout homme raisonnable est en solidarité avec les pigeons blancs[42].
LA DAME. – Qu’est-ce que c’est encore que cela?
LE GÉNÉRAL. – Un calembour, non pour vous, mais pour nous et pour Son Excellence.
L’HOMME POLITIQUE. – Laissons cela, je vous en prie, laissons. Trêve de plaisanteries[43]. Nous ne sommes pas sur la scène du théâtre Michel. Je voulais dire que le vrai substantif auquel s’applique l’adjectif russe, c’est le mot européen. Nous sommes des Russes européens, comme sont Européens les Anglais, les Français, les Allemands. Si je me sens Européen, n’est-ce pas absurde de ma part de vouloir démontrer que je suis une espèce de Slavo-Russe ou de Gréco-Slave? Je sais incontestablement que je suis Européen et, de même, que je suis Russe. Je puis, j’avouerai même que je dois, avoir de la compassion et des ménagements envers tous les hommes et aussi envers tous les animaux. Béni est l’homme qui a pitié des bêtes. Cependant je ne puis me reconnaître aucune solidarité – aucune parenté – avec des Zoulous ou avec des Chinois, mais seulement avec des nations et des individus qui ont créé et protégé toutes ces richesses de la civilisation supérieure, nourriture de mon esprit et source de mes meilleures jouissances. Avant tout, il fallait former et fortifier ces nations choisies et les mettre en état de résister aux éléments d’ordre inférieur. Donc la guerre était nécessaire. Donc la guerre était une chose sainte. Maintenant, les nations élues sont formées et consolidées; elles n’ont plus rien à craindre, excepté les discordes intestines. Partout, maintenant, s’annonce l’ère de la paix et du pacifique développement de la civilisation européenne. Tous les peuples doivent devenir européens. L’idée d’Européen doit coïncider avec l’idée d’homme; et l’idée de monde européen civilisé avec l’idée d’humanité. Tel est le sens de l’histoire. D’abord, les Européens furent seulement représentés par les Grecs; puis, par les Romains; ensuite apparurent tous les autres, en premier lieu ceux de l’Occident, puis, en Orient, les Européens russes; là-bas, derrière l’Océan, les Européens d’Amérique; maintenant, c’est le tour des Turcs, des Persans, des Indiens, des Japonais, même, peut-être, des Chinois. L’Européen, c’est une idée dont le contenu est défini et dont les dimensions vont s’élargissant. En outre, regardez cette diversité: chaque homme est tel homme et en même temps un autre homme. Si donc nous reconnaissons pour notre essence cette idée abstraite, nous devrions arriver à l’uniformité égalitaire et ne pas mettre la nation de Newton et de Shakespeare au-dessus des Papous quelconques. Mais cela serait on ne peut plus absurde et pratiquement funeste. Au contraire, si mon essence n’est pas l’homme en général, c’est-à-dire une forme vide munie de deux jambes, mais l’homme en tant que porteur de culture, l’Européen, alors il n’y n plus lieu de parler de l’absurde égalité. L’idée d’européen, ou, ce qui est la même chose, l’idée de culture contient en elle une ferme mesure pour déterminer la dignité comparée ou la valeur des diverses races, nations, individualités. Une saine politique doit absolument faire entrer en ligne de compte ces diversités d’appréciation. Si nous placions sur le même rang l’Autriche, comparativement cultivée, et les Herzégoviniens, demi-barbares, nous serions tout de suite engagés dans les absurdes et dangereuses aventures pour lesquelles soupirent les derniers Mohicans de notre slavophilisme. Il y a Européen et Européen[44]. Même après qu’aura sonné l’heure désirée, et, je l’espère, prochaine, où le monde civilisé se confondra réellement en étendue avec toute la population du globe terrestre et lorsque, ainsi, sera constituée une humanité unifiée et pacifique, là subsisteront les gradations naturelles consacrées par l’histoire et les nuances de culture qui doivent régler nos diverses relations avec des peuples divers. Et dans le triomphal et universel empire de la haute culture ce sera, pour toutes choses, comme dans le royaume des cieux: il y aura une gloire propre au soleil, une autre gloire propre à la lune, une autre gloire propre aux étoiles, car en gloire l’étoile diffère de l’étoile. N’est-ce pas ainsi, il me semble, dans le catéchisme? Eh bien! maintenant que le but, quoique prochain, n’est pas atteint encore, nous devons d’autant plus nous prémunir contre les erreurs d’un égalitarisme uniforme. À présent, les journaux se mettent à parler d’une contestation entre Anglais et Transvaaliens; il paraît même que ces Africains menacent de la guerre les Anglais[45]. Déjà, je vois des journalistes et des politiciens divers, et peut-être va-t-on les voir dans tout le continent, prendre parti contre les Anglais et défendre à outrance ces misérables Africanders opprimés. Ce serait absolument la même chose que si le très honorable et bien méritant, très instruit et très connu Théodore Théodorovitch Martens[46] entrant pour ses affaires dans une boutique voisine avait été tout à coup malmené par un grossier et jeune commis, qui lui aurait dit: « La boutique nous appartient; tu n’as rien à y faire; va-t’en, sinon je t’étrangle ou je t’égorge », et s’était mis à lui serrer le cou. Certainement, on pourrait regretter que l’honorable Théodore Théodorovitch eût subi une aventure si absurde, mais, la chose étant arrivée, j’aurais seulement éprouvé de la satisfaction morale au cas où mon honorable ami, ayant administré une bonne quantité de horions au jeune querelleur délinquant, l’avait, par l’intermédiaire de la police, fait enfermer dans une maison de correction. Mais, au lieu de cela, certains messieurs décemment habillés s’avisent d’encourager et d’exciter le garçon: « C’est un brave! Lui, si jeune, il a eu le courage d’attaquer ce grand monsieur. Rosse-le, mon cher; nous ne te trahirons pas. » Quelle vilenie!
LA DAME. – D’abord, pas d’injures; et puis, expliquez-moi ce que c’est que ce Transvaal. Quelle espèce de gens habitent là?
M. Z… – Là habile un mélange d’Européens et de nègres. Ils ne sont ni blancs ni noirs, mais fauves[47].
LA DAME. – Un nouveau calembour, je suppose.
L’HOMME POLITIQUE. – Et pas des meilleurs.
M. Z… – Tels Boers, tels calembours. D’ailleurs, si celle couleur ne vous plaît pas, il y a là encore la république d’Orange.
L’HOMME POLITIQUE. – Pour parler sérieusement, ces Boers, somme toute, sont des Européens, mais de piètre catégorie. Éloignés de leur glorieuse métropole, ils ont, à un notable degré, perdu leur civilisation. Au milieu des sauvages, ils se sont eux-mêmes ensauvagés et endurcis. Les placer sur le même rang que les Anglais et aller jusqu’à leur souhaiter de l’emporter dans une lutte contre l’Angleterre, cela n’a pas de nom! [48].
LA DAME. – Mais vos Européens sympathisaient avec les montagnards du Caucase, quand ceux-ci combattaient pour leur indépendance. Tout de même, la Russie est bien plus civilisée que les Circassiens.
L’HOMME POLITIQUE. – Pour ne pas m’étendre sur les motifs de la sympathie de l’Europe envers les barbares du Caucase, je dirai seulement ceci: nous devons nous assimiler le général esprit européen et non les occasionnelles sottises de tels on tels Européens. Assurément, de toute mon âme, je regrette que, pour dompter ces barbares qui s’en sont fait accroire, l’Angleterre se trouve, ainsi qu’on la voit, dans la nécessité d’employer un moyen réprouvé par la raison historique et suranné, comme la guerre. Est-elle vraiment inévitable, à cause de la sauvagerie de ces Zoulous, je voulais dira les Boers, – sauvagerie encouragée par l’aveugle jalousie du continent vis-à-vis des Anglais? Alors, naturellement, je souhaite beaucoup que cette guerre soit vite terminée et aboutisse à l’entière défaite de ces insolents Africains, de manière que, désormais, il ne soit plus question de leur indépendance. Leur succès (possible par suite de l’éloignement de cette contrée) serait le triomphe de la barbarie sur la civilisation; et pour moi, Russe, c’est-à-dire Européen, un jour de grand deuil national.
M. Z… (à voix basse, en se tournant vers le Général).– Les personnages constitués en dignité parlent bien; tout à fait comme le Français qui disait: Ce sabre d’honneur est le plus beau jour de ma vie[49].
LA DAME (à l’homme politique). – Je ne suis pas de votre avis. Pourquoi ne pas avoir de la sympathie pour ces Boers? Nous en avons bien pour Guillaume Tell.
L’HOMME POLITIQUE. – Ah! s’ils s’étaient créé leur légende poétique; s’ils avaient inspiré des artistes comme Schiller et Rossini; s’ils avaient produit parmi eux un équivalent de Jean-Jacques Rousseau ou d’autres écrivains et des savants, – alors je parlerais d’eux d’une manière différente.
LA DAME. – Mais tout cela n’est venu qu’ensuite. À l’origine, les Suisses n’étaient que des pâtres… Et puis, les Américains, lorsque, pour conquérir leur indépendance, ils s’insurgèrent contre les Anglais, est-ce qu’ils s’étaient distingués par le moindre esprit de civilisation? Non. Ils étaient, non pas des Boers, mais des Peaux-Rouges; et ils pratiquaient le scalp, comme le raconte Mayne-Reid. Pourtant, Lafayette leur a témoigné sa sympathie. Il a eu raison, puisque maintenant les Américains ont rassemblé toutes les religions à Chicago et en ont fait une exposition; ce que personne n’avait encore jamais vu. À Paris, on voulait faire la même chose pour toutes les religions à propos de l’Exposition future; mais il n’en a rien été. Là, un certain abbé Charbonnel s’occupait beaucoup de cette entreprise. Il m’en a écrit plusieurs fois. Un homme sympathique. Mais les différentes confessions ont refusé leur concours. Même le grand rabbin a fait cette déclaration: « Pour la religion, nous avons la Bible, et l’Exposition n’a rien à y voir. » Le pauvre Charbonnel en a été désespéré au point de renier le Christ; il a écrit aux journaux pour faire savoir qu’il se retirait de l’Église; et aussi qu’il estimait beaucoup Renan. D’après ce qu’on m’a dit, la fin de son histoire n’a pas été brillante. Il aurait pris femme ou se serait mis à boire. Notre Nepluyev s’est, lui aussi, agité à propos de la même affaire; mais il a fini par se désenchanter de toute religion. Cet idéaliste m’a écrit que, maintenant, toute sa foi se résume dans l’humanité. Mais comment faire pour représenter l’humanité toute seule à l’Exposition de Paris? C’était une fantaisie, je pense. Pourtant, les Américains avaient très bien organisé leur affaire. Des ecclésiastiques des de toutes les religions ont répondu à leur appel. C’est un évêque catholique qui fut élu président. Il lut aux assistants le Notre Père, en anglais; et les prêtres idolâtres, bouddhistes et chinois lui répondirent poliment « Oh! oui; très bien, Monsieur[50]. Nous ne souhaitons de mal à personne. Nous ne demandons qu’une chose: que vos missionnaires aillent où ils voudront, pourvu qu’ils restent loin de nous. Ce n’est pas notre faute, si vous n’observez pas votre religion, qui est si bonne pour vous. Mais, pour nous, notre religion est la meilleure de toutes. » Donc, l’affaire se termina fort bien. Pas de rixes; et tout le monde s’émerveilla. Voilà de quoi ces Américains sont capables maintenant. Et qui sait si les Africanders d’aujourd’hui ne leur ressembleront pas plus tard?
L’HOMME POLITIQUE. – Assurément, tout est possible. De quelque gavroche peut sortir un grand savant. En attendant, rien n’empêche de lui appliquer, pour son profit personnel, une bonne rossée.
LA DAME. – Quelles expressions! Décidément, vous vous encanaillez[51]. Vous rapportez tout cela de Monte-Carle. Qui est-ce que vous fréquentez là-bas? Les familles des croupiers, sans doute[52]. D’ailleurs, c’est votre affaire. Je vous demanderai seulement de contenir votre sagesse politique, afin de ne pas nous mettre en retard pour le dîner. Nous devrions avoir terminé l’entretien depuis longtemps.
L’HOMME POLITIQUE. – Oui. Je voulais résumer, et renouer la fin au commencement du discours.
LA DAME. – J’ai de la méfiance. Vous n’aurez jamais fini. Il faut que je vous aide à expliquer votre pensée. Vous vouliez donc dire que les temps ont changé; qu’autrefois il y avait Dieu et la guerre; et que, maintenant, à la place de Dieu, il y a la culture et la paix. C’est cela, n’est-ce pas?
L’HOMME POLITIQUE. – Permettez. C’est cela, approximativement.
LA DAME. – Très bien. Qu’est-ce que Dieu? Je l’ignore et je ne puis l’expliquer, mais je le sens. Quant à ce qui est de votre culture, je n’en ai aucune impression. Expliquez-moi donc en deux mots ce que c’est.
L’HOMME POLITIQUE. – De quoi est formée la culture et ce qu’elle renferme, vous le savez comme nous: ce sont tous les trésors de la pensée et du génie créés par les esprits élus des peuples élus.
LA DAME. – Mais tout cela ne forme pas une seule chose; au contraire, une extrême diversité. Là se trouvent Voltaire, et Bossuet, et la Madone, et Nana, et Alfred de Musset, et Philarète. Comment réunir toutes ces choses en un seul tas et mettre ce tas à la place de Dieu?
L’HOMME POLITIQUE. – Je voulais dire qu’à propos de la culture, envisagée comme trésor historique, nous n’avons pas lieu de nous inquiéter. Grâce à Dieu, elle est constituée, elle existe. On peut, je l’admets, espérer qu’il y aura de nouveaux Shakespeare et de nouveaux Newton, mais cela n’appartient pas à notre domaine et ne nous offre pas d’intérêt pratique. Cependant, la culture présente un autre aspect, pratique, ou, si vous voulez, moral; et c’est précisément ce que, dans la vie privée, nous nommons civilité ou politesse. Cela, pour un observateur superficiel, peut sembler peu important; mais cela présente une importance énorme, unique, précisément parce que, seul, cela peut prendre un caractère universel et obligatoire. On n’a pas le droit d’exiger de personne ni supérieure vertu, ni esprit supérieur, ni génie, mais on peut et on doit exiger de tout le monde la politesse. Cela, c’est le minimum de bon sens et de moralité qui permet aux hommes de vivre comme des hommes. Assurément, la politesse n’est pas toute la culture, mais elle est l’indispensable condition de toute existence cultivée. C’est absolument comme pour la lecture et l’écriture, qui n’absorbent pas la formation intellectuelle, mais qui en sont la condition indispensable. La politesse est la culture à l’usage de tout le monde[53]. Nous voyons en effet qu’elle déborde les relations particulières entre gens d’une classe pour s’étendre aux relations sociales entre les différentes classes – et aux rapports politiques, ou internationaux. Nous nous rappelons encore comment, du temps de notre enfance, les gens de notre classe pouvaient être impolis avec les roturiers; mais, maintenant, la politesse obligatoire et même coercitive a enjambé ces frontières des castes; et la voici prête à enjamber les frontières internationales.
LA DAME. – Veuillez abréger. Donc, vous nous conduisez à cette conclusion: que la politique pacifique entre les États est la même chose que la politesse entre les individus.
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