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Chapter 76 of 97

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À ces paroles, l’esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de Sîtâ une tête si chère à sa vue, disparut au même instant, et Râvana, jetant lui-même devant elle un grand arc tout resplendissant: « Voilà, dit-il, ce qu’on appelle dans les trois mondes l’arc de Râma! Cette arme, à laquelle tient sa corde, c’est Prahasta qui me l’apporta ici lui-même, après qu’il en eut tué le maître dans cette nuit de combat. »

Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et déchirée par le malheur de son époux, versait des larmes: « Qu’as-tu, lui dit-il, à voir ici davantage? Allons! deviens mon épouse, noble dame! »

À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête ravissante; à peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tête, où leur extrémité se rattachait en gerbe, et le joyau étincelant de l’aigrette, que, tombée dans une profonde douleur et convaincue par tous ces traits exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî et à pousser des cris comme un aigle de mer.

« Jouis, au comble de tes vœux, Kêkéyî! ce héros qui répandait la joie dans sa famille est tué, et toute sa race est détruite avec lui par une ambitieuse, amie de la discorde! »

La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que, tremblante et déchirée par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier tranché dans un bois. Dès que la respiration lui fut rendue et qu’elle eut recouvré sa connaissance, elle baisa cette pâle tête et gémit cette plainte avec des yeux troublés:

« Je meurs avec toi, héros aux longs bras! c’est là ce que demande la foi que j’ai vouée à mon époux. Ce dernier état de l’homme est donc maintenant le tien, et mon veuvage m’arrache également la vie. Le premier et le plus saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est celui qu’elle trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui peux te voir dans cet état suprême de la mort!

« En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan pour me sauver, n’est-ce point à cause de moi que tu fus tué dans cette lutte avec les Rakshasas? La parole de ceux qui t’avaient promis une longue vie n’était donc pas vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n’as point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber dans cette mort sans la voir, toi, versé dans les traités de la politique, habile à te garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse à la ruse? Mais, quelque savant qu’il soit, la science de l’homme expire au moment qu’arrive le Destin contraire et que vient l’heure de la mort. Car la mort, impérissable et souveraine, moissonne également tous les êtres.

« Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché, te réunir à Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi qu’à tes antiques aïeux? Là, tu contemples ces rois saints de ta race immaculée, qui, en célébrant les cérémonies des plus grands sacrifices, ont mérité de former dans le ciel une constellation.

« Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma? Pourquoi ne m’adresses-tu pas une parole, à moi qu’enfant tu pris enfant pour ton épouse et qui toujours accompagnai tes pas?

« Lakshmana, revenu seul de nous trois, qui étions partis pour l’exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable de chagrins.

« Il racontera donc, héros, ta mère l’interrogeant, et mon enlèvement par un Démon, et cette mort fatale, que tu as reçue des Rakshasas dans une heure où tu dormais. À la nouvelle que son fils unique fut tué dans le sommeil et qu’un Rakshasa m’avait déjà lui-même ravie à mon époux, elle quittera sans doute la vie, car tout son cœur se brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de Râma! Joins l’épouse à son époux, et procure-moi ce bonheur, le plus grand que je puisse goûter maintenant.

« Place ma tête sur cette froide tête, unis mon corps à son corps: je suivrai dans sa route mon époux magnanime! »

Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par sa douleur, et contemplait avec ses yeux troubles ce qu’elle croyait l’arc et la tête de son époux. Mais, tandis qu’elle se lamente de cette manière, voici venir le général des armées, les mains réunies en coupe, désirant parler au puissant monarque. Dans le même instant, l’âme troublée de ce qu’il venait d’apprendre, le portier du palais courut annoncer au noctivague souverain la nouvelle effrayante et malheureuse, que le général apportait à son maître. « Triomphe, dit-il, fils d’une noble race! » Puis, après qu’il se fut incliné sur la terre, il raconta d’un air stupéfait la chose à l’Indra même des Rakshasas: « Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire t’informer d’une affaire un peu fâcheuse, qui nous est survenue. »

À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit Prahasta, qui attendait non loin, accompagné des ministres. Mais à peine fut-il sorti, vivement ému, que la tête feinte s’évanouit et que l’arc gigantesque disparut avec elle.

Ayant su que Sîtâ était comme aliénée par sa douleur, une Rakshasî, nommé Saramâ, s’approcha de la Vidéhaine pour la consoler. Car, pleine de compassion et ferme dans ses vœux, elle s’était prise d’affection pour Sîtâ et lui adressait toujours des paroles aimables. Elle vit donc alors Sîtâ, l’âme pénétrée de chagrin, assise et souillée de poussière, comme une cavale qui s’est roulée dans la poudre.

Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation, Saramâ, cherchant à la consoler, lui dit ces mots d’une voix émue par l’amitié: « Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton âme dans ce trouble. Il est impossible qu’on ait surpris dans le sommeil ce Râma, qui a la science de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes, qui ont pour armes de grands arbres et que Râma défend, comme le roi des Immortels défend les Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage d’un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va renaître pour toi! »

Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière avec Sîtâ, elle entendit un bruit épouvantable d’armées qui en venaient aux mains; et, quand elle eut distingué le bruit des tymbales frappées à grands coups de baguette, Saramâ dit ces mots à Sîtâ d’une voix douce:

« Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave à ses armes et qui fend le cœur du lâche, envoie dans les airs un son profond comme le bruit des nuées orageuses. Voici qu’on met le harnais aux éléphants déjà enivrés pour les combats; voici qu’on attelle aux chars les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins, qui ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est encombrée d’armées, comme la mer de grands flots impétueux à la fougue indomptable.

Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les pétales du lotus, c’est Râma qui l’inspire, tel que le Dieu, armé de sa foudre sème la terreur chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte dans le sang de Râvana, ton époux, d’une bravoure inconcevable, viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête! »

De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie à la terre; de même la bienveillante Yâtoudhânî remit dans la joie avec un tel discours cette âme égarée, où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, cette bonne amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui tint ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns, et, débutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: « Je puis m’en aller vers ton Râma, dit-elle, et revenir sans qu’on le sache, belle aux yeux noirs, après que je lui aurai fait part de tous ces discours. »

À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces douces paroles d’une voix faible et comme étouffée par le chagrin qu’elle venait d’éprouver: « Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et veuille bien t’informer ainsi: « Qu’est-ce que fait Râvana? »

« Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les promesses sont une vérité: c’est que je sache toutes les actions du monarque aux dix visages, ses discours touchant Râma et ce qu’il aura décidé même en conseil. »

À ces mots d’elle, Saramâ, troublée par ses larmes, répondit à Sîtâ d’une voix douce ces nobles paroles: « Si c’est là ton désir, belle Djanakide, je pars à l’instant pour l’accomplir. » Elle dit et s’en alla près du puissant Démon, où elle entendit tout ce que Râvana délibérait avec ses ministres. Quand elle eut découvert les résolutions du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse au charmant bocage d’açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui l’attendait, Sîtâ, belle comme Lakshmî sans lotus à la main.

« Écoute, Mithilienne, ce qu’a résolu ton ravisseur. Aujourd’hui sa mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le monarque des Rakshasas pour ta délivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien longtemps ses représentations:

« Qu’on traite avec les honneurs de l’hospitalité, ont-ils dit, le roi de Koçala, et qu’on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits merveilleux dans le Djanasthâna, sa traversée de la mer, la vue de ce qu’il est comme Dieu sous une forme humaine, et le carnage des Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu consommer de tels actes sur la terre? » Mais en vain ces avertissements lui sont-ils donnés longuement par sa mère et le plus vieux de ses conseillers, il n’a point la force de te rendre la liberté, comme l’avare ne peut se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide, ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voilà quelle résolution fut arrêtée par le monarque des Rakshasas dans le conseil de ses ministres; et cette pensée demeure immuable par le décret même de la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura bien, Sîtâ, reconquérir son épouse, et, Râvana une fois immolé par ses flèches, ton époux te remmènera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs. »

Au même instant, il s’éleva dans le camp de Râma un bruit de tambours mêlé au son des conques, et les montagnes en furent toutes ébranlées.

Au bruit épouvantable qui s’élevait, envoyé au loin par un vent impétueux, la grande ville s’affaissa tout entière dans la peur, tant elle ne put supporter le tumulte des singes.

Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres; il examina les choses; il établit dans Lankâ la plus vigoureuse défense. Il confia la porte orientale au Démon Prahasta, il mit le quartier du midi sous la garde de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien, environné de nombreux Yâtavas. Il préposa les deux compagnons Çouka et Sârana sur la partie du nord: « C’est là que je serai de ma personne; » dit-il à ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d’un grand courage et d’une grande force à la tête de la division postée au milieu de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans Lankâ, le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance de la mort, se crut déjà maître du succès.

Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djâmbavat, le roi des ours, et le Rakshasa Vibhîshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se réunirent tous en conseil pour délibérer.

« La voilà donc qui se montre à nos yeux, dirent-ils, cette Lankâ inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas, aux Dieux mêmes et par conséquent aux hommes! »

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· 26 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library