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Chapter 55 of 97

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« Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous les voûtes de cet antre obscur, le temps qui nous fut accordé par le magnanime Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu’il est sévère, met ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d’accomplir.

« Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne impraticable. »

À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:

« Il n’est pas facile, à mon avis, d’en sortir vivant à celui que son malheur fit entrer dans cet antre, dont le tonnerre d’Indra même a déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins, grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d’en sortir à qui tient ses yeux ouverts. »

Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne, se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains; et, dans l’intervalle d’un clin d’œil seulement, la pénitente mit à la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché entre leurs mains.

Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur tint ce langage: « Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c’est la mer. La félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m’en retourne dans mon palais! » À ces mots, la sainte rentra dans l’épouvantable caverne, elle qui pouvait franchir les distances dans l’espace d’un clin d’œil, par la vertu de sa pénitence et de son unification en Dieu.

Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur visage entre les mains; et ce fut un instant seulement après son départ qu’ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de grands cétacées, et qui semblait n’avoir pas de rivages. Arrivés dans cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils avaient manqué à l’ordre qu’ils avaient reçu, tous alors ils se dirent l’un à l’autre ces paroles: « Voici déjà expiré le temps dont le roi nous imposa la loi, pour trouver l’épouse de Râma et ce rôdeur impur des nuits, le démon Râvana. »

Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se plonger dans une profonde rêverie.

Ensuite l’héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet énergique langage: « Nous sommes tous venus ici d’après l’ordre même du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne et plongés dans ses ténèbres, il nous fut impossible de connaître, singes, que le mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes des bois, c’est de nous asseoir dans une privation absolue d’aliments et d’y rester jusqu’à la mort! Le monarque des simiens est tout puissant; il est naturellement sévère: l’auguste Sougrîva ne voudra point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, nous y avons tous manqué: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses, à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre jusqu’à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme l’héritier de la couronne, ce n’est point Sougrîva; non! c’est Râma, l’Indra des hommes, si versé dans la science du « connais-toi toi-même. » Le roi porte liée à son cou une vieille inimitié contre moi, et, voyant ce retard, il m’infligera un rigoureux supplice pour la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie? Mieux vaut ici m’ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de cette mer! » À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d’un ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors ce langage: « Sougrîva est d’un naturel sévère, il veut plaire à son allié Râma; quand il nous verra de retour, après le terme fixé, n’ayant point accompli notre mission, n’ayant pas vu Sîtâ, il est certain qu’il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu’il a mis dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim! »

Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles simiens alors de toucher l’eau et de s’asseoir tous à l’orient. Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le septentrion, ils s’assirent par terre sur des kouças, la pointe des herbes courbée au midi.

Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé d’années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d’un antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: « Sans doute il y a dans l’autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu’ils mourront, ce qu’il y a de plus exquis dans les plus excellents des singes! » Quand il eut dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les singes.

À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des vautours, qu’il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au vertueux Hanoûmat: « Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des singes.

« Après qu’il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même, ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un affreux péril. Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en déployant sa vaillance pour la cause de Râma! »

Aussitôt qu’il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d’Angada, l’amour qu’il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le cœur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l’inaffrontable vautour au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d’y mourir: « Qui parle ici de Djatâyou, qui m’est plus cher que la vie?

« Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?

« Je suis l’aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère. Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?

« Mais je suis dans l’impuissance de voler, car les rayons du soleil ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la montagne. »

Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort, réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à l’esprit: « Ce cruel va nous dévorer tous. S’il nous mange, tandis que nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, eh bien! notre affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d’un seul coup à notre but! » Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint ce langage: « Jadis vivait un singe d’une grande majesté, roi des ours et monarque des simiens. C’était mon aïeul, ô le plus noble des oiseaux. De ce prince vertueux, à l’âme pure, sont nés deux fils vigoureux et magnanimes:

« Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs hauts faits sont également célèbres dans le monde: c’est le roi des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce monarque de l’univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est sorti de sa patrie à l’ordre de son père, et, marchant sur le chemin du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l’éternel ennemi des brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.

« Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l’ami du père de Râma, vit la plaintive Mithilienne dans le temps même que Râvana l’emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu’il déployait le plus grand courage et se consumait en efforts pour sauver l’épouse de son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide eut soin d’accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.

« Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là son épouse; mais elle n’apparaît pas davantage à nos yeux qu’on ne voit la clarté du soleil dans la nuit.

« Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l’épouse de Râma, s’ils pouvaient savoir où le trouver!

« Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois au bout duquel notre auguste roi nous avait prescrit de revenir s’est consumé tout entier.

« Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la condition qui nous fut imposée, la crainte du châtiment nous fait embrasser ici la résolution d’un jeûne poussé jusqu’à la mort! Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir. »

À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: « Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition languissante de vieillard me force d’entendre l’injure et de la supporter, car je n’ai plus maintenant assez de force pour venger la mort de mon frère.

« Jadis (c’était à l’époque où le démon Vritra fut tué), Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le ciel.

« Aussitôt, l’un devancé par l’autre, nous courons vers l’orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut arrivé à son midi, Djatâyou défaillit sous le poids de la chaleur. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l’astre flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de mon frère n’avait pu venir jusqu’à moi; et maintenant qu’un temps bien long s’est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu’on nous apporte de lui! »

Le singe héritier du trône, Angada répondit à l’oiseau, de qui l’esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: « Des nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin d’ici? »

Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes: « Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s’est évanouie; néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma voix seulement.

« J’ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon à l’âme cruelle emportait dans les airs. « Râma! Râma! » criait-elle d’une voix lamentable: « À moi, Lakshmana! » disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l’éclat du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l’entour du noir Démon, comme l’éclair sur un grand nuage. C’était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma, qu’elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai en quels lieux est l’habitation de ce Rakshasa.

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· 5 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library