Chapter 44 of 97
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« Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma Vidéhaine, que deux Rakshasas impurs se disputaient. Que devint, hélas! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son visage, dont l’éclat sans tache ressemble à l’astre des nuits?
« À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d’or et pareil à l’arc même d’Indra, que je vois tombé là et rompu sur la terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse d’or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme le soleil dans sa jeunesse du matin? À qui fut ce parasol zébré de cent raies, mon ami, et rehaussé d’une céleste guirlande de fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé? Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d’or, aux visages de vampires?
« Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine, Lakshmana, après qu’elle m’eut abandonné sous le poids de mon accablante douleur, comme la splendeur abandonne l’astre du jour sur le front du couchant? »
Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n’y rencontra pas la fille du roi Djanaka.
Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l’absence de Sîtâ avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste bourbier où il est entré, mais qui s’y enfonce de plus en plus.
Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma, secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer celle qu’ils cherchaient.
Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses deux ailes coupées, l’oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes d’une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son frère: « On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par ce monstre! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise, bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!
« Je vais le frapper d’un coup rapide avec mes flèches à la pointe enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son tonnerre! »
À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang à pleine bouche: « Râma!… Râma! dit-il avec une voix plaintive au Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des hommes, c’est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!
« J’ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine, abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J’ai volé au secours de Sîtâ, mon fils, et j’ai renversé dans une bataille Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici rompu est à lui; c’est encore à lui cette ombrelle déchirée: c’est à lui qu’appartient ce char de guerre, et c’est moi qui l’ai brisé. Ici, j’ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse bataille à Râvana, et j’ai déchiré ses membres à grands coups de mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à cause de ma vieillesse, Râvana m’a coupé les deux ailes; il prit ta Vidéhaine sur le bras et s’enfuit de nouveau dans les airs.
Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce langage à Lakshmana: « Ma déchéance du trône, mon exil dans les bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur moi des malheurs tels qu’ils pourraient incendier le feu même! Si j’allais puiser de l’eau à la mer salée, on verrait sans doute cette reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais à toucher ses rives! Il n’est pas dans ce monde avec toutes ses créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que moi, enveloppé dans cet immense filet d’infortunes! Cet ami de mon père, ce roi des vautours, chargé d’années, le voilà donc gisant sur la terre, frappé lui-même par l’adversité de mon Destin! »
Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l’affection d’un père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.
« Djatâyou, si tu as encore la force d’articuler quelques mots, parle-moi, s’il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont amené ta mort à toi-même.
« Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée? Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds à mes questions. »
Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu’à la mort et l’âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses forces, dit à Râma ces mots d’une voix nette:
« Son ravisseur, c’est Râvana, le bien vigoureux monarque des Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède avec les tempêtes du vent.
« Il t’a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l’on appelle Vinda[29], où le maître d’un objet perdu tarde peu à le retrouver; circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention. »
Tandis que l’oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s’agitait sans repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche. Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans les convulsions extrêmes de l’agonie, dit encore ces paroles en expirant: « Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer, qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le frère de Kouvéra. » À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi des volatiles exhala son dernier soupir.
La tête du vautour s’affaissa par terre, il écarta ses jambes, allongea son cou et retomba sur la face du sol.
À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne écroulée, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots au fils de Soumitrâ: « Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît mortellement frappé; car il est impossible d’échapper à la mort!
« Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d’illustre mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j’en vais extraire le feu; je veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut la mort à cause de moi. » À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le roi des vautours: puis il se plongea dans l’onde avec le fils de Soumitrâ, et les deux frères à l’instant de célébrer la cérémonie de l’eau funéraire à l’intention de l’oiseau mort. Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait, les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière Godâvarî, et présentent de nouveau l’onde funèbre aux mânes du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce royal anachorète, semblable à un grand rishi, l’âme du monarque emplumé qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile, et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et fortunée. Le lendemain, ils se lèvent à l’aube naissante ce vaquent ensemble aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux Ikshwâkides, armés d’arcs, de flèches et d’épées, arrivent devant un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable, hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes, d’arbrisseaux et d’arbres.
Or, Lakshmana au cœur pur et vertueux, au langage de vérité, à la grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de qui l’âme était pleine de tristesse:
« Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon cœur: je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous annoncent un combat à soutenir dans l’instant même. »
Dans ce moment s’offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée de longues dents au milieu du ventre. D’une élévation colossale, ce tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n’avait qu’un œil très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et d’une force sans mesure, il dévorait les ours farouches et les plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles et longs d’un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers quadrupèdes ou volatiles. peine les deux frères avaient-ils parcouru l’intervalle d’une lieue seulement, qu’ils furent saisis par ce colosse aux longs bras. Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux héros, entraînés vers le tronc difforme, virent alors ses bras semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées d’ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes. Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près de sa bouche, eurent grande peine à s’arrêter sur les bords.
Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs bras, dit à ce couple de frères, armés d’arcs et de flèches: « Qui êtes-vous, guerriers aux épaules de taureaux, qui portez des arcs et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi, venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux, restez-vous là? »
À ces mots du cruel Kabandha, l’aîné des Raghouides, le visage glacé d’épouvante, dit à son frère: « Nous sommes tombés d’une infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr, où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer ma bien-aimée! »
Tandis qu’il parlait ainsi, l’auguste fils du roi Daçaratha, ce héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible, jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l’extérieur annonçait la fermeté d’âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du colosse.
Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à l’endroit où ils s’emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de l’épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre, le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les deux héros: « Qui êtes-vous? »
À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux, à la vigueur immense, répondit en ces termes: « Ce guerrier-ci est l’héritier d’Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma: sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois, tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée au milieu du ventre? »
Plein d’une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se rappelait alors ce qu’Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette réponse: « Héros, soyez tous deux les bienvenus! c’est ma bonne fortune qui vous amena dans ces lieux! c’est ma bonne fortune qui vous inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!
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