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Chapter 30 of 97

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Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants, aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même d’Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son éléphant. L’armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment d’hommes ivres ou fous par le vin ou l’amour.

Rassasiés de toutes les choses que l’on peut désirer, parés de sandal rouge, ravis jusqu’à l’enchantement par les essaims des Apsaras, les gens de l’armée jetaient au vent ces paroles: « Nous ne voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra! » Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d’armée, guerriers combattant sur des chars ou des éléphants. Des milliers d’hommes partout d’éclater en cris de joie: « C’est ici le paradis! » s’entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata.

Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l’ambroisie, des saveurs et des nourritures célestes n’auraient pu même exciter en eux la moindre envie d’y goûter. Piétons, cavaliers, valets d’armée, ils furent ainsi tous repus jusqu’à satiété et revêtus entièrement d’habits neufs.

Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres, les brebis, en un mot, tous les quadrupèdes et les volatiles, si différents qu’ils soient par les cris et la marche, furent de même repus jusqu’à satiété. On n’aurait pas vu là un homme qui n’eût point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son corps: il n’y avait pas alors dans l’armée un seul homme de qui les cheveux fussent imprégnés de poussière.

Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait caillé; des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s’offraient pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites, rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les flots d’une sauce douée des plus riches saveurs.

Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d’or, bien lavés, pleins d’aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de frais babeurre, qui sent la pomme d’éléphant. Des lacs, réceptacles de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de lait blanc, et voyaient s’élever sur leurs bords des montagnes de sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches, à les faire d’une rayonnante pureté.

Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d’ombrelles, des cuirasses admirables, des sièges et des lits variés. Il y avait des étangs pleins d’eau pour l’abreuvoir des chameaux, des ânes, des éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s’y baigner en des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et lisérés d’herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.

Tandis qu’ils s’amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de l’anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette nuit s’écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et s’en retournèrent tous comme ils étaient venus.

Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s’inclina devant l’anachorète, qui lui avait donné l’hospitalité. Le rishi, qui venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: « Cette nuit s’est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, jeune homme pur de tout péché. »

Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps incliné, répondit en ces termes:

« Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu’il fut aussi pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l’on peut désirer. Je t’offre mes adieux; donne-moi congé, s’il te plaît, saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la science de la justice, quel chemin doit me conduire à l’ermitage de ce magnanime observateur de son devoir. »

À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui répondit en ces termes: « À trois yodjanas augmentés d’une moitié s’élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes cascades.

« Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî, aux rives couvertes d’arbres en fleurs et peuplées d’oiseaux divers. Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C’est là, ai-je entendu raconter, qu’il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains jointes aux mains de Lakshmana. »

Apprenant qu’on allait partir, les épouses du roi des rois descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante, amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux pieds de l’anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa même les pieds du solitaire.

Après qu’il eut marché une longue route avec ses coursiers infatigables, l’intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile exécuteur de ses commandements: « Les apparences de ces lieux ressemblent parfaitement au récit qu’on m’en a fait: sans aucun doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja nous a parlé. Ce fleuve, c’est la Mandâkinî; cette montagne, le Tchitrakoûta.

« Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une variété infinie de fleurs, tels qu’on voit les sombres nuages, enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d’un été.

« Allons! Que les guerriers s’arrêtent! Que l’on me fouille cette forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner bientôt la vue de nos deux illustres bannis! »

À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse qu’ils reviennent et disent à leur jeune souverain: « Ce feu n’a pas été allumé d’une autre main que celle des hommes: certainement, les deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l’on n’y trouve pas les deux nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d’autres pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque renseignement. »

Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur, ce héros, qui écrase une armée d’ennemis: « Restez ici, attentifs à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi. »

Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui s’élevait devant elle par-dessus les bois; et l’espérance de se réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie de tous les cœurs.

Après qu’il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise les cités en eût montré le tableau à sa compagne, la divine Çatchî. » Depuis que j’ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété d’oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes ressemblent à des lingots d’argent, celles-ci paraissent telles que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de l’opale, les autres ont la nuance de l’émeraude. Telle semble un tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s’imbibe de lumière. Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses arbres, emprunte encore l’éclat des joyaux à ses hautes crêtes, parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées d’hyènes, de tigres ou de léopards.

« Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne: on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.

« S’il me faut habiter ici plus d’un automne avec toi, femme charmante, et Lakshmana, le chagrin n’y pourra tuer mon âme; car, en cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l’infinie variété des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs, mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.

« Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer deux beaux fruits: d’abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon père; ensuite, une satisfaction donnée aux vœux de Bharata. »

Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière délicieuse aux limpides ondes. L’anachorète aux yeux de lotus, Râma, dit alors à cette princesse d’une taille charmante, au visage beau comme la lune: « Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave, peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d’admirables îles et resplendissante de toutes parts comme l’étang de Kouvéra, pépinière de nélumbos célestes. Je sens la joie naître dans mon cœur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se désaltérer les uns à la suite des autres. C’est aussi l’heure où ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la peau d’antilope et le valkala, qui sont vêtus d’écorce et coiffés en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.

« Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette montagne pleine de ses arbres, c’est Ayodhyâ pleine de ses habitants, et que ce fleuve, c’est la Çarayoû même.

« Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma félicité. »

Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s’en alla d’un autre côté. Au pied septentrional de la montagne, il vit une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret asile, peuplé d’une multitude d’oiseaux ivres de joie ou d’amour, ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À l’aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l’âme de toutes les créatures, l’anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ, dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés:

« Ma Vidéhaine chérie, ta vue s’arrête enchantée devant cette grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous délasser de notre fatigue. C’est en quelque sorte pour toi-même que ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de cet arbre le couvre de ses rameaux pendants comme d’une crinière embaumée, d’où s’écoule une pluie de fleurs. »

Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle, répondit à son époux avec le plus doux langage et d’une voix saturée d’amour: « Il m’est impossible de ne pas obéir à ces paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c’est pour l’agrément des créatures que cet arbre étend là son parasol fleuri. » À ces mots de son épouse, il s’assit avec elle sur le siége de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux:

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· 30 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library