Chapter 29 of 97
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Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s’inclinant, lui tint ce langage: « Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans aucune maison et dépourvu des choses nécessaires; mais voilà, non loin d’ici, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette maison, qui est la tienne, puisqu’elle est celle de ton serviteur. Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d’autres aliments variés. C’est l’amitié qui m’inspire ce langage pour toi, vainqueur des ennemis. Aujourd’hui, laisse-nous t’honorer, en te comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras demain, au point du jour, continuer ton voyage. »
À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens et d’à-propos: « Ami, je n’ai, certes! pas un désir, que tu ne satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré, traiter avec honneur une telle armée de moi. » Quand le prince à la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: « Par quel chemin, Gouha, irons-nous à l’ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette région pleine de marécages n’offre devant nous qu’une route difficile à suivre et même bien impraticable. »
Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit les mains et lui répondit en ces termes: « Mes serviteurs, l’arc au poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux t’accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette inquiétude. »
À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l’égal du ciel tint ce langage d’une voix suave: « Puisse ce temps n’arriver jamais! Loin de moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner d’inimitié à l’égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des forêts, qu’il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis est la vérité. »
Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des Nishâdas répondit ces mots à l’auteur de sa joie: « Heureux es-tu! Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ ce Râma précipité dans l’infortune; oui! ta gloire éternelle accompagnera la durée des mondes! »
Tandis que les deux rois s’entretenaient ainsi, le soleil ne brilla plus qu’avec des rayons près de s’éteindre, et la nuit s’approcha.
Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule, Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l’aube naissante: « Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée: pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c’est lui, héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée. »
À ces mots, Çatroughna, obéissant à l’ordre que lui donnait Bharata, dit à l’un de ses gens: « Fais amener ici Gouha! » Le magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe et s’exprima dans les termes suivants: « As-tu bien passé la nuit sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est moins l’expression de mon espérance que celle de mon désir: en effet, d’où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté par ta pieuse tendresse, l’exil de ton frère et la mort du roi ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de l’esprit et du corps ne chassent point l’amour. »
À la suite de ces mots, l’inconsolable fils de Kêkéyî répondit à Gouha, d’un air bien affligé, le cœur touché néanmoins de son affectueux désir: « Roi, tu nous combles d’honneur, mais notre nuit n’a pas été bonne!… Cependant, que tes serviteurs nous fassent traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux. »
À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut en toute hâte vers sa ville, et là: « Réveillez-vous, mes chers parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à flot des navires! Je vais passer l’armée à l’autre bord du Gange. » À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l’ordre même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents navires.
Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d’un tendelet jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts, flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[20]. Dans ce navire s’embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d’une force immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu roi.
Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.
Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses troupes montées, il dit, sous l’approbation du pourohita, ces paroles à Gouha: « Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se tient l’ermite enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi qui as toujours vécu au milieu de ces forêts. »
Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui l’endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue: « À partir d’ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande forêt du confluent, toute remplie par les multitudes variées des oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues sous le pied des habitants de l’air; bois, semé de lacs, de tîrthas, d’étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se fléchisse vers l’ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette forêt, à la distance d’un kroça.
À Gouha, qui tenait ce langage: « Qu’il en soit ainsi! » répondit avec modestie Bharata, et, l’embrassant, il ajouta ces dernières paroles aux premières: « Va, mon gracieux ami; retourne chez toi avec tous tes parents: tu m’as fait un bon accueil, tu m’as noblement accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère, le sage Râma; et tu m’as prouvé de toutes les manières ton dévouement, ta bienveillance et ton amour. »
D’aussi loin qu’il aperçut l’ermitage de Bharadwâdja, l’auguste prince fit commander la halte de toute son armée et s’avança, accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte et vêtu d’un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné d’un autel pour le sacrifice au milieu d’une enceinte circulaire; solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de gazelles et de reptiles innocents, close enfin d’une jolie porte basse, qui semblait en ce moment la porte ouverte du paradis même.
Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre, Bharata vit l’anachorète ceint d’une majesté suprême et dans le nimbe d’une splendeur flamboyante. À l’aspect du saint, le digne fils de Raghou suspend d’abord la marche des ministres; puis il entre seul avec le pourohita. À peine l’ermite aux grandes macérations eut-il aperçu Vaçishtha, qu’il se leva précipitamment de son siège et dit à ses disciples: « Vite! la corbeille de l’hospitalité! »
Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata l’eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était le devoir, pour ainsi dire, en personne, leur offrit à tous les deux sa corbeille hospitalière, de l’eau pour laver, de l’eau pour boire, des fruits, et répondit par d’autres politesses aux respects de toute leur suite.
« Permets que je t’offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les rafraîchissements qu’un hôte sert devant son hôte. — Ta sainteté ne l’a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m’offrant de l’eau pour laver, cette corbeille de l’arghya et ces fruits mêmes, présents hospitaliers que l’on trouve dans les forêts? — Je te connais, reprit l’anachorète d’une voix affectueuse: de quelque manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton amitié pour moi d’en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet à toute cette armée, qui marche à ta suite: ce me sera une joie de penser, noble prince, qu’elle a reçu de moi ce bon accueil.
« Pourquoi donc as-tu jeté loin d’ici ton armée? »
Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l’eau, se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu’il faut pour l’hospitalité, il appela et fit apparaître Viçvakarma lui-même. « Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier en bois venu en sa présence. Qu’on me serve donc sans délai mon festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel même, soit qu’elles tournent à l’orient, soit qu’elles se dirigent à l’occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là soient bien apprises à rouler du vin au lieu d’eau; que dans les autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc tiré de la canne à sucre! J’appelle ici les Dieux et les Gandharvas, Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî, Alamboushâ, et celles qui servent le fulminant Indra, et celles qui servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici tous avec Tombourou et leur gracieux cortège! Ton œuvre à toi, Viçvakarma, c’est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière et tout rempli de fruits divers!
« Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les choses que l’on mange, que l’on savoure, que l’on suce, que l’on boit, en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des guirlandes; et qu’elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses! »
Tandis que l’ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant, tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille. Enivrante de ses parfums naturels mêlés aux célestes senteurs des Immortels, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des parfums circule au sein des airs, les chœurs des Apsaras dansent, les Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art, cette musique, allant jusqu’au faîte du ciel, remplit tout l’espace éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.
Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s’aplanit d’elle-même par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli au fond d’azur. Là, s’entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.
On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d’un majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné séjour, meublé de trônes, de palanquins, de sièges couverts de fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous Bharata et furent émus de joie à l’aspect du bel ordre qui régnait dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné de Raghou s’approcha d’un trône céleste, de l’éventail et de l’ombrelle.
Dans l’instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de lait caillé. Une sorte de boue jaune pâle enduisait les rivages aux deux bords et se composait d’onguents célestes dans une variété infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son hôte les chœurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles à l’or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il saisi par l’une d’elles, tout homme aurait soudain son âme affolée d’amour. Trente milliers d’autres femmes accoururent des bosquets du Nandana.
Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et les plus belles des bayadères célestes, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî, Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l’ordre obéi de Bharadwâdja. Il n’était pas un bouquet chez les Dieux, il n’était pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu’on ne vit paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l’anachorète avait parlé.
Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les formes de femmes charmantes dans l’ermitage de l’anachorète:
« Allons! disaient-elles; tout est prêt! Que l’on boive à sa fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d’eau ou de la sourâ pure! Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus exquises! »
Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent sur les rives enchanteresses des rivières.
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