Chapter 16 of 97
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« Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme, homme de petite vigueur, incapable même de s’élever jusqu’à la colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le monde, comme un criminel! »
Tandis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui troublait son âme, le soleil s’inclina vers son couchant et la nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui parut aussi longue que cent années.
À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles paroles: « Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard malheureux, faible d’esprit, esclave de la volonté et qui cherche en toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n’est là qu’une feinte mise en jeu par l’envie de pénétrer ce que j’ai au fond du cœur: eh bien! sois contente, femme au gracieux sourire, voilà ce qu’est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors l’exil de Râma: oui, tout: ce qui est à moi, ou même, si tu la veux, ma vie! »
Ainsi conjurant et conjurée, elle d’une âme si corrompue et lui d’une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n’accorda rien aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes et dont les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par les formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec inimitié sur l’odieuse action d’exiler son fils, il perdit une seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota dans la tristesse et le trouble de son âme.
Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l’injuste exil de son fils tourmentait son cœur, et tombé sans connaissance sur la terre, se débattait convulsivement, Kêkéyi lui jeta ces nouvelles paroles: « Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m’accordas spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c’est de rester ferme dans la vérité de la promesse.
« Le premier devoir, c’est la vérité, ont dit ces hommes sincères qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c’est que je m’étais dit, car je pensais te connaître: « Sa parole est une vérité! » Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d’une colombe, s’arracha le cœur à lui-même, pour ne pas manquer à sa promesse, et le fit manger au vautour: c’est ainsi qu’il mérita de passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent acceptées de l’Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle à son traité, il n’est jamais sorti de ses rivages, malgré son impétuosité. Alarka même s’arracha les deux yeux pour les donner au brahme qui l’implorait: action, qui valut au saint roi de monter, après cette vie, dans les demeures célestes.
« Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps passé, voulus bien m’accorder ces deux grâces, pourquoi, dis-je, m’en refuses-tu aujourd’hui l’accomplissement, comme un avare et un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais, ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes! »
Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou, dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.
Quand la nuit commençait à s’éclaircir aux premières lueurs de l’aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s’y tenant les mains jointes, il réveilla son maître: « Ô roi, voici que ta nuit s’est déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité! Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi des tiennes, auguste dominateur de la terre! »
Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, vœux accoutumés pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur immense, lui adressa la parole en ces termes: « Pourquoi viens-tu, conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui la tristesse n’est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances, »
Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra s’éloigna vite de ces lieux, non sans rougir un peu de honte.
Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle, jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son époux, qu’elle voulait stimuler avec l’aiguillon de son langage:
« Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi l’accomplissement d’une parole qui m’est chère. »
Alors, blessé par l’aiguillon de ces paroles, comme un éléphant avec la pointe aiguë de son cornac, le roi, consumé par le feu du chagrin, dit ces mots à Soumantra:
« Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité; mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je désire le voir. »
À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit aussi d’elle-même à l’écuyer: « Va! amène Râma; et fais-le se hâter, de manière qu’il vienne au plus tôt! »
Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas intérieur de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il eut franchi le seuil extérieur, il trouva dehors les conseillers et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans l’attente.
Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec l’astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les choses nécessaires à la cérémonie d’un sacre. On avait préparé un trône d’or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel s’étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes. On avait apporté de l’eau puisée au confluent du Gange et de l’Yamounâ; on avait apporté de l’eau prise dans les autres fleuves sacrés, qui tournent le front, soit à l’orient, soit à l’occident, ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait apporté même de l’eau recueillie dans toutes les mers.
Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d’or massif; autour de leurs flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel, du lait, du caillé, de la vase même et de l’eau, envoyés des plus saints tirthas, s’y mêlaient à toutes les choses distinguées par une influence heureuse.
On avait également préparé en vue de Râma un sceptre, somptueusement orné de joyaux et d’un éclat aussi pur que les rayons de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l’astre des nuits. On avait encore exécuté pour l’assomption de Râma au trône paternel un vaste parasol, emblème de royauté. Là étaient réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de choix, superbe et dans l’ivresse du rut, huit belles jeunes filles, sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures, des poètes laudateurs, vêtus d’un opulent costume, et toutes les espèces d’instruments, qui servent à la musique.
Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma.
« Aujourd’hui Râma, disaient-ils, va recevoir l’hérédité du royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande fête aujourd’hui l’on va donner pour nous dans la ville! Ce héros doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma, sans aucun doute, sera aujourd’hui même notre prince de la jeunesse. Oh! combien les faveurs du ciel pleuvent aujourd’hui sur nous, puisque Râma, qui est l’amour des hommes vertueux, va désormais nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa chair! »
Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu’il s’en allait chez Râma, d’une marche pressée, afin de le ramener au palais de son père.
Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance, l’illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de pierreries, comme celui du céleste époux qui mérita le choix de la belle Çatçhî.
Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil sur ses paupières, célébraient à l’envi les vertus de sa royale personne.
Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les foules pressées des hommes remplissaient l’étendue, il pénétra dans la septième, parfaitement distribuée.
Soumantra, s’étant approché d’un air modeste, s’inclina pour saluer Râma, d’une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au soleil qui vient de naître sur un ciel sans nuages.
« Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma, s’il te plaît! »
À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à Sitâ: « Sitâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir même de faire une chose qui m’est agréable, emploie tout son art en ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars donc sans délai; j’ai hâte de voir ce maître de la terre, assis dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis. »
À ces paroles de son mari: « Va, mon noble époux, lui dit Sitâ, voir ton père et même avec lui ta mère. »
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