Chapter 10 of 97
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« Tandis que ce fier dominateur de la terre se préparait à verser le sang d’un homme en l’honneur des Immortels, Indra tout à coup déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules des prières. Quand le brahme, chef du sacrifice, vit alors cette victime enlevée, il tint au roi ce langage: « Ne l’oublie pas, seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n’a point su garder le sacrifice. Ramène donc à l’autel cette victime, ou mets à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d’argent, afin que la cérémonie suive son cours. »
« À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé Ritchîka, pauvre, ayant beaucoup d’enfants et lui dit: « Ô le plus vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils, afin qu’il soit immolé sur l’autel dans un grand sacrifice, dont la victime doit être un homme. »
« À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots: « Je ne consentirai jamais à vendre l’aîné de mes fils! »
« Sur les paroles de Ritchîka, la mère illustre de ses fils tint ce langage au roi: « Je ne consentirai jamais à vendre l’aîné de mes fils, a dit le saint Kaçyapide; eh bien! sache que le plus jeune de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi, prince, ces deux enfants seront exceptés. »
« À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha, celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre ces deux termes, avança les paroles suivantes: « Mon père ne veut pas vendre l’aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas te céder son dernier-né. Je pense que c’est dire: « Mais on veut bien te vendre celui qui est entre les deux; ainsi, ô roi, emmène-moi d’ici promptement! » Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille vaches et reçu l’homme en échange pour victime, s’en alla, plein de joie.
« Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près du lac Poushkara. Dans le temps qu’il était arrêté là, Çounaççépha, homme d’un grand jugement, s’approcha de ce tirtha saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. Alors cet infortuné, le cœur déchiré par la douleur d’avoir été vendu et par la fatigue du voyage, s’avança vers l’anachorète, et, courbant la tête à ses pieds, lui dit: « Je n’ai plus ni père, ni mère, ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter une chose telle que le roi fasse ce qu’il veut faire, et que je vive cependant, moi, qui me réfugie sous l’énergie de ta sainteté. »
« À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses propres fils: « Voici arrivé le temps où les pères désirent trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu’il faut traverser une immense difficulté.
« Cet adolescent, fils d’un solitaire, désire que je lui porte secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir, celle de sacrifier votre vie pour sauver la sienne. »
« À cet ordre itératif de leur père, il fut répondu avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles blessantes: — « Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les fils d’autrui! Agir ainsi, bienheureux, c’est dévorer ta chair elle-même! » À peine l’anachorète eut-il entendu ces mots amers, que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et tint ce langage à Çounaççépha: « Au moment où tu seras consacré comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra ou prière secrète, que je vais t’enseigner et qui roule sur les justes louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière, le fils de Vasou, Indra lui-même, viendra te sauver de la mort qui t’est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce puissant maître de la terre n’en sera pas moins célébré sans aucun empêchement. »
« Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels, Indra aux coursiers fauves, que le désir d’une sainte portion avait conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla tous ses vœux. Çounaççépha reçut de lui d’abord cette vie si désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint aussi, par la faveur de l’Immortel aux mille regards, ce fruit du sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, c’est-à-dire, la justice, la gloire et la plus haute fortune.
« Après un millier complet d’années, les Dieux, qui ont tenu leur attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver le sublime anachorète, purifié dans l’accomplissement de son vœu. — Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots très doux: « Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s’il te plaît, cesser ta pénitence. »
« Aussitôt qu’il eut ainsi parlé, Brahma s’en retourna d’une course légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu ce langage, n’en continua pas moins à se macérer dans la pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom Ménakâ, s’en vint furtivement à l’ermitage de Viçvâmitra; et là, conduite par le malin projet de séduire l’anachorète voué aux mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara ses membres délicieux.
« Au premier coup d’œil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette Ménakâ, de qui toute la personne n’était que charme, et dont les vêtements imbibés d’eau rendaient les formes encore plus ravissantes, l’ermite à l’instant même tomba sous la puissance de l’amour et dit à la nymphe ces paroles: « Qui es-tu? De qui es-tu la fille? D’où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux ermitage. » À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: « Je suis une Apsâra: on m’appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon penchant vers toi. »
« Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son ermitage avec elle.
« Avec elle encore, cinq et cinq années de Viçvâmitra s’écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire, à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta ces dix ans passés que pour un seul jour. — Après ce laps de temps, l’ascète Viçvâmitra s’aperçut de son changement par sa réflexion sur lui-même et jeta ces mots avec colère: « Ma science, le trésor de pénitence, que je m’étais amassé, ma résolution même, il n’a fallu qu’un instant ici pour tout détruire: qu’est-ce donc, hélas! que les femmes? »
« Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses, irrité contre lui-même, il s’astreignit aux plus atroces macérations.
« Dix nouveaux siècles encore, l’anachorète à la splendeur infinie parcourut cette difficile carrière.
« Ses bras levés en l’air, debout, sans appui, se tenant sur la pointe d’un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc d’arbre, n’ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de cinq feux, l’été, dans l’hiver, sans abri, qui le défendît contre les nuages pluvieux, et couché l’hiver dans l’eau: voilà quelle fut la grande pénitence, à laquelle s’astreignit cet énergique ascète. Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint saisir tous les Dieux au milieu du ciel.
« Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui Rambhâ, la séduisante apsarâ, l’auguste monarque, environné par l’essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le sauver et perdre le fils de Kouçika:
« Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu’il te sied de conduire à bonne fin dans l’intérêt des Immortels: séduis par les grâces accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses macérations.
« Moi, sous la forme d’un kokila, dont les chants ravissent tous les cœurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche des arbres, je me tiendrai sans cesse à tes côtés, accompagné de l’Amour. »
« Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer Viçvâmitra. Indra et l’Amour de complot avec lui, Indra même, changé en kokila, se tenait auprès d’elle, et son ramage délicieux allumait le désir au sein de Viçvâmitra.
« Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur tout son corps de voluptueux attouchements, et qu’embaumé de parfums célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se sentit l’âme et la pensée ravies.
« Il fit un mouvement vers le côté d’où venait cette mélodie charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.
« Ce chant et cette vue enlevèrent d’abord l’anachorète à lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions avaient brise tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la méfiance et le soupçon. Pénétrant au fond de ce piège avec le regard de la contemplation ascétique, il vit que c’était l’ouvrage de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s’enflamma de colère et jeta ce discours à Rambhâ: « Parce que tu es venue ici nous tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d’années dans ce bois des mortifications. »
« Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un roc stérile, que ce grand anachorète tomba dans une poignante douleur, car il s’aperçut qu’il venait de céder à l’empire de la colère.
Et, s’adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s’écria: « Je n’ai pas encore vaincu mes sens! » Ensuite, le grand solitaire abandonna la sainte contrée de l’Himalaya; et, dirigeant sa route vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d’une résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de sa pénitence, observa le vœu du silence un millier d’années, et se tint immobile comme une montagne.
« Quand ils virent l’anachorète sans colère, sans amour, l’âme entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son insigne pénitence, alors, vaillant dompteur de tes ennemis, alors tous les Dieux, tremblants et l’esprit agité, s’en vinrent, avec Indra, leur chef, au palais de Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor de pénitence:
« Qu’il obtienne le don qu’il désire, cet illustre saint, le plus éminent des ascètes, avant qu’il ne tourne sa pensée vers le dessein même d’obtenir le royaume du ciel! »
« Ces paroles dites, tous les chœurs des Immortels, sur les pas de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l’ermitage de Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: « Rishi-brahme, cesse dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as mérité, grâce à ta pénitence, le brahmarshitwat, ce grade si difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables macérations.
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