Chapter 77 of 143
CHAPITRE III,
1. Wen-tchang (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes: «Lorsque Chun se rendait aux champs [pour les cultiver], il versait des larmes en implorant le ciel miséricordieux.» Pourquoi implorait-il le ciel en versant des larmes?
MENG-TSEU dit: Il se plaignait [de ne pas être aimé de ses parents], et il pensait aux moyens de l'être.
Wen-tchang dit: Si son père et sa mère l'aimaient, il devait être satisfait, et ne pas oublier leur tendresse. Si son père et sa mère ne l'aimaient pas, il devait supporter ses chagrins sans se plaindre. S'il en est ainsi, Chun se plaignait donc de ses parents?
MENG-TSEU répliqua: Tchang-si, interrogeant Koung-ming-kao, dit: En ce qui concerne ces expressions: Lorsque Chun se rendait aux champs, j'ai entendu là-dessus vos explications; quant à celles-ci, il versait des larmes en implorant le ciel miséricordieux, j'en ignore le sens.
Koung-ming-kao dit: Ce n'est pas une chose que vous puissiez comprendre.
Koung-ming-kao (continua MENG-TSEU) pensait que le cœur d'un fils pieux ne pouvait être ainsi exempt de chagrins. «Pendant que j'épuise mes forces [se disait-il] à cultiver les champs, je ne fais que remplir mes devoirs de fils, et rien de plus. Si mon père et ma mère ne m'aiment pas, y a-t-il de ma faute?»
L'empereur (Yao) lui envoya ses fils, neuf jeunes gens vigoureux, et ses deux filles, et il ordonna à un grand nombre de magistrats ainsi que d'officiers publics de se rendre près de Chun avec des approvisionnements de bœufs, de moutons et de grains pour son service. Les lettrés de l'empire en très-grand nombre se rendirent près de lui.
L'empereur voulut en faire son ministre et lui transmettre l'empire. Ne recevant aucune marque de déférence [ou de soumission au bien] de ses père et mère, il était comme un homme privé de tout, qui ne sait où se réfugier.
Causer de la joie et de la satisfaction aux hommes dont l'intelligence est la plus éclairée dans l'empire, c'est ce que l'on désire le plus vivement, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper les chagrins [de Chun]. L'amour d'une jeune et belle femme est ce que les hommes désirent ardemment; Chun reçut pour femmes les deux filles de l'empereur, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les richesses sont aussi ce que les hommes désirent vivement; en fait de richesses, il eut l'empire en possession, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les honneurs sont ce que les hommes désirent ardemment; en fait d honneurs, il fut revêtu de la dignité de fils du Ciel [ou d'empereur], et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Le sentiment de causer de la satisfaction et de la joie aux hommes de l'empire dont l'intelligence est la plus éclairée, l'amour de jeunes et belles femmes, les richesses et les honneurs, ne suffisaient pas pour dissiper les chagrins de Chun. Il n'y avait que la déférence de ses père et mère à ses bons conseils qui aurait pu dissiper ses chagrins.
L'homme, lorsqu'il est jeune, chérit son père et sa mère. Quand il sent naître en lui le sentiment de l'amour, alors il aime une jeune et belle adolescente; quand il a une femme et des enfants, alors il aime sa femme et ses enfants; quand il occupe un emploi public, alors il aime le prince. Si [dans ce dernier cas] il n'obtient pas la faveur du prince, alors il en éprouve une vive inquiétude.
Celui qui a une grande piété filiale aime jusqu'à son dernier jour son père et sa mère. Jusqu'à cinquante ans, chérir [son père et sa mère] est un sentiment de piété filiale que j'ai observé dans le grand Chun.
2. Wen-tchang continua ses questions:
Le Livre des Vers[1] dit:
«Quand un homme veut prendre une femme, que doit-il faire? Il doit consulter son père et sa mère.»
Personne ne pouvait pratiquer plus fidèlement ces paroles que Chun. Chun cependant ne consulta pas ses parents avant de se marier. Pourquoi cela?
MENG-TSEU répondit: S'il les avait consultés, il n'aurait pas pu se marier. La cohabitation ou l'union sous le même toit, de l'homme et de la femme, est le devoir le plus important de l'homme. S'il avait consulté ses parents, il n'aurait pas pu remplir ce devoir[2], le plus important de l'homme, et par là il aurait provoqué la haine de son père et de sa mère.
C'est pourquoi il ne les consulta pas.
Wen-tchang continua: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous d'être parfaitement instruit des motifs qui empêchèrent Chun de consulter ses parents avant de se marier; maintenant comment se fit-il que l'empereur ne consulta pas également les parents de Chun avant de lui donner ses deux filles en mariage?
MENG-TSEU dit: L'empereur savait aussi que, s'il les avait consultés, il n'aurait pas obtenu leur consentement au mariage.
Wen-tchang poursuivit: Le père et la mère de Chun lui ayant ordonné de construire une grange à blé, après avoir enlevé les échelles, Kou-seoub [son père] y mit le feu. Ils lui ordonnèrent ensuite de creuser un puits, d'où il ne se fut pas plutôt échappé [par une ouverture latérale qu'il s'était ménagée][3], qu'ils le comblèrent.
Siang[4] dit: «C'est moi qui ai suggéré le dessein d'engloutir le prince de la résidence impériale (Chun); j'en réclame tout le mérite. Ses bœufs et ses moutons appartiennent à mon père et à ma mère; ses granges et ses grains appartiennent à mon père et à ma mère; son bouclier et sa lance, à moi; sa guitare, à moi; son arc ciselé, à moi; à ses deux femmes j'ordonnerai d'orner ma couche.»
Siang s'étant rendu à la demeure de Chun [pour s'emparer de ce qui s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva Chun assis sur son lit, et jouant de la guitare.
Siang dit: «J'étais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais à peine respirer;» et son visage se couvrit de rougeur. Chun lui dit: «Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats et d'officiers publics.» Je ne sais pas si Chun ignorait que Siang avait voulu le faire mourir.
MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignoré? Il lui suffisait que Siang éprouvât de la peine pour en éprouver aussi, et qu'il éprouvât de la joie pour en éprouver aussi.
Wen-tchang répliqua: S'il en est ainsi, Chun aurait donc simulé une joie qu'il n'avait pas?—Aucunement. Autrefois des poissons vivants furent offerts en don à Tseu-tchan, du royaume de Tching. Tseu-tchan ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les manger. Étant venus rendre compte de l'ordre qui avait été donné, ils dirent: Quand nous avons commencé à mettre ces poissons en liberté, ils étaient engourdis et immobiles; peu à peu ils se sont ranimés et ont repris de l'agilité; enfin ils se sont échappés avec beaucoup de joie. Tseu-tchan dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination!
Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre eux: Qui donc disait que Tseu-tchan était un homme pénétrant? Après que nous avons eu fait cuire et mangé ses poissons, il dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc le sage peut être trompé dans les choses vraisemblables; il peut être difficilement trompé dans les choses invraisemblables ou qui ne sont pas conformes à la raison. Siang étant venu près de Chun avec toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frère aîné, celui-ci y ajouta une entière confiance et s'en réjouit. Pourquoi aurait-il eu de la dissimulation?
3. Wen-tchang fit cette nouvelle question: Siang ne pensait chaque jour qu'aux moyens de faire mourir Chun. Lorsque Chun fut établi fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela?
MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.
Wen-tchang dit: Chun exila le président des travaux publics (Koung-kong) à Yeou-tcheou; il relégua Houan-teou à Tsoung-chan; il fit périr [le roi des] San-miao à San-weï; il déporta Kouan à Yu-chan. Ces quatre personnages étant châtiés, tout l'empire se soumit, en voyant les méchants punis. Siang était un homme très-méchant, de la plus grande inhumanité; pour qu'il fût établi prince vassal de la terre de Yeou-pi, il fallait que les hommes de Yeou-pi fussent eux-mêmes bien criminels. L'homme qui serait véritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les autres personnages [coupables], Chun les punit; en ce qui concerne son frère, il le fit prince vassal!
MENG-TSEU répondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments envers son frère; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime, le chérit comme un frère, et voilà tout.
Par cela même qu'il l'aime, il désire qu'il soit élevé aux honneurs; par cela même qu'il le chérit, il désire qu'il ait des richesses. Chun, en établissant son frère prince vassal des Yeou-pi, l'éleva aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il était empereur son frère cadet fût resté homme privé, aurait-on pu dire qu'il l'avait aimé et chéri?
—Oserais-je me permettre de vous faire encore une question? dit Wen-tchang. «Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.» Que signifient ces paroles?
MENG-TSEU dit: Siang ne pouvait pas posséder la puissance souveraine dans son royaume. Le fils du Ciel [l'empereur] fit administrer ce royaume par un délégué, et c'est de celui-ci qu'il exigeait les tributs. C'est pourquoi on dit que son frère [ainsi privé d'autorité] avait été exilé. Comment Siang aurait-il pu opprimer le peuple de ce royaume [dont il n'était que le prince nominal]? Quoique les choses fussent ainsi, Chun désirait le voir souvent; c'est pourquoi Siang allait le voir à chaque instant. Chun n'attendait pas l'époque où l'on apportait les tributs, ni celle où l'on rendait compte des affaires administratives, pour recevoir le prince vassal des Yeou-pi. Voilà ce que signifient les paroles que vous avez citées.
4. Hian-khieou-meng (disciple de MENG-TSEU) lui fit une question en ces termes: Un ancien proverbe dit: «Les lettrés [quelque] éminents et doués de vertus qu'ils soient, ne peuvent pas faire d'un prince un sujet, et d'un père un fils [en attribuant la supériorité au seul mérite].» Cependant, lorsque Chun se tenait la face tournée vers le midi [c'est-à-dire présidait solennellement à l'administration de l'empire], Yao, à la tête des princes vassaux, la tête tournée vers le nord, lui rendait hommage; Kou-seou, aussi la tête tournée vers le nord, lui rendait hommage. Chun, en voyant son père Kou-seou, laissait paraître sur son visage l'embarras qu'il éprouvait. KHOUNG-TSEU disait à ce propos: «En ce temps-là, l'empire était dans un danger imminent; il était bien près de sa ruine.» Je ne sais si ces paroles sont véritables.
MENG-TSEU dit: Elles ne le sont aucunement. Ces paroles n'appartiennent point à l'homme éminent auquel elles sont attribuées. C'est le langage d'un homme grossier des contrées orientales du royaume de Thsi.
Yao étant devenu vieux, Chun prit en main l'administration de l'empire. Le Yao-tian[5] dit: «Lorsque, après vingt-huit ans [de l'administration de Chun], le prince aux immenses vertus (Yao) mourut, toutes les familles de l'empire, comme si elles avaient porté le deuil de leur père ou de leur mère décédés, le pleurèrent pendant trois ans, et les peuples qui parcourent les rivages des quatre mers s'arrêtèrent et suspendirent dans le silence les huit sons.»
KHOUNG-TSEU dit: «Le ciel n'a pas deux soleils; le peuple n'a pas deux souverains.» Cependant, si Chun fut élevé à la dignité de fils du Ciel, et qu'en outre, comme chef des vassaux de l'empire, il ait porté trois ans le deuil de Yao, il y eut donc en même temps deux empereurs.
Hian-khieou-meng dit: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous de savoir que Chun n'avait pas fait Yao son sujet. Le Livre des Vers[6] dit:
«Si vous parcourez l'empire, Vous ne trouverez aucun lieu qui ne soit le territoire de l'empereur; Si vous suivez les rivages de la terre, vous ne trouverez aucun homme qui ne soit le sujet de l'empereur.»
Mais, dès l'instant que Chun fut empereur, permettez-moi de vous demander comment Kou-seou [son père] ne fut pas son sujet.
MENG-TSEU dit: Ces vers ne disent pas ce que vous pensez qu'ils disent. Des hommes qui consacraient leurs labeurs au service du souverain, et qui ne pouvaient pas s'occuper des soins nécessaires à l'entretien de leur père et de leur mère, [les ont composés]. C'est comme s'ils avaient dit: Dans ce que nous faisons, rien n'est étranger au service du souverain; mais nous seuls, qui possédons des talents éminents, nous travaillons pour lui; [cela est injuste].
C'est pourquoi ceux qui expliquent les vers ne doivent pas, en s'attachant à un seul caractère, altérer le sens de la phrase, ni, en s'attachant trop étroitement à une seule phrase, altérer le sens général de la composition. Si la pensée du lecteur [ou de celui qui explique les vers] va au-devant de l'intention du poëte, alors on saisit le véritable sens. Si l'on ne s'attache qu'à une seule phrase, celle de l'ode qui commence par ces mots: Que la voie lactée s'étend loin dans l'espace[7], et qui est ainsi conçue[8]: Des débris de la population aux cheveux noirs de Tcheou, il ne reste pas un enfant vivant, signifierait, en la prenant à la lettre, qu'il n'existe plus un seul individu dans l'empire de Tcheou!
S'il est question du plus haut degré de la piété filiale, rien n'est aussi élevé que d'honorer ses parents. S'il est question de la plus grande marque d'honneur que l'on puisse témoigner à ses parents, rien n'est comparable à l'entretien qu'on leur procure sur les revenus de l'État. Comme [Kou-seou] était le père du fils du Ciel, le combler d'honneurs était pour ce dernier la plus haute expression de sa piété filiale; et, comme il l'entretint avec les revenus de l'empire, il lui donna la plus grande marque d'honneur qu'il pouvait lui donner.
Le Livre des Vers[9] dit:
«Il pensait constamment à avoir de la piété filiale, Et par sa pieté filiale il fut un exemple à tous.»
Voilà ce que j'ai voulu dire.
On lit dans le Chou-king[10]:
«Toutes les fois que Chun visitait son père Kou-seou pour lui rendre ses devoirs, il éprouvait un sentiment de respect et de crainte. Kou-seou aussi déférait à ses conseils.» Cela confirme [ce qui a été dit précédemment] que l'on ne peut pas faire d'un père un fils.
5. Wen-tchang dit: Est-il vrai que l'empereur Yao donna l'empire à Chun?
MENG-TSEU dit: Aucunement. Le fils du Ciel ne peut donner ou conférer l'empire à aucun homme.
Wen-tchang dit: Je l'accorde; mais alors Chun ayant possédé l'empire, qui le lui donna?
MENG-TSEU dit: Le ciel le lui donna.
Wen-tchang continua: Si c'est le ciel qui le lui donna, lui conféra-t-il son mandat par des paroles claires et distinctes?
MENG-TSEU répliqua: Aucunement. Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté par les actions ainsi que par les hauts faits [d'un homme]; et voilà tout.
Wen-tchang ajouta: Comment fait-il connaître sa volonté par les actions et les hauts faits [d'un homme]?
MENG-TSEU dit: Le fils du Ciel peut seulement proposer un homme au ciel; il ne peut pas ordonner que le ciel lui donne l'empire. Les vassaux de l'empire peuvent proposer un homme au fils du Ciel; ils ne peuvent pas ordonner que le fils du Ciel lui confère la dignité de prince vassal. Le premier fonctionnaire [ta-fou] d'une ville peut proposer un homme au prince vassal; il ne peut pas ordonner que le prince vassal lui confère la dignité de premier magistrat.
Autrefois Yao proposa Chun au ciel, et le ciel l'accepta; il le montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta. C'est pourquoi je disais: «Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté par les actions et les hauts faits d'un homme; et voilà tout.»
Wen-tchang dit: Permettez-moi une nouvelle question. Qu'entendez-vous par ces mots: Il le proposa au ciel, et le ciel l'accepta; il le montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta?
MENG-TSEU dit: Il lui ordonna de présider aux cérémonies des sacrifices, et tous les esprits[11] eurent ses sacrifices pour agréables: voilà l'acceptation du ciel. Il lui ordonna de présider à l'administration des affaires publiques, et les affaires publiques étant par lui bien administrées, toutes les familles de l'empire furent tranquilles et satisfaites: voilà l'acceptation du peuple. Le ciel lui donna l'empire, et le peuple aussi le lui donna. C'est pourquoi je disais: Le fils du Ciel ne peut pas à lui seul donner l'empire à un homme.
Chun aida Yao dans l'administration de l'empire pendant vingt-huit ans. Ce ne fut pas le résultat de la puissance de l'homme, mais du ciel.
Yao étant mort, et le deuil de trois ans achevé, Chun se sépara du fils de Yao, et se retira dans la partie méridionale du fleuve méridional [pour lui laisser l'empire]. Mais les grands vassaux de l'empire, qui venaient au printemps et en automne jurer foi et hommage, ne se rendaient pas près du fils de Yao, mais près de Chun. Ceux qui portaient des accusations ou qui avaient des procès à vider ne se présentaient pas au fils de Yao, mais à Chun. Les poëtes qui louaient les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantaient, ne célébraient point et ne chantaient point le fils de Yao, mais ils célébraient et chantaient les exploits de Chun. C'est pourquoi j'ai dit que c'était le résultat de la puissance du ciel. Après cela, Chun revint dans le royaume du milieu[12], et monta sur le trône du fils du Ciel. Si, ayant continué d'habiter le palais de Yao, il avait opprimé et contraint son fils, c'eût été usurper l'empire et non le recevoir du ciel.
Le Taï-tchi[13] dit: «Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de] mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon peuple.» C'est là ce que j'ai voulu dire.
6. Wen-tchang fit une autre question en ces termes: Les hommes disent: Ce ne fut que jusqu'à Yu [que l'intérêt public fut préféré par les souverains à l'intérêt privé]; ensuite, la vertu s'étant affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai?
MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne au fils, alors [l'empereur] le lui donne.
Autrefois Chun proposa Yu au ciel [en le faisant son ministre]. A la dix-septième année de son administration, Chun mourut. Les trois années de deuil étant écoulées, Yu se sépara du fils de Chun, et se retira dans la contrée de Yang-tching. Les populations de l'empire le suivirent, comme, après la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi son fils, mais Chun.
Yu proposa Y au ciel [en le faisant son ministre]. A la septième année de son administration, Yu mourut. Les trois années de deuil étant écoulées, Y se sépara du fils de Yu, et se retira dans la partie septentrionale du mont Ki-chan. Ceux qui au printemps et en automne venaient à la cour porter leurs hommages, qui accusaient quelqu'un ou avaient des procès à vider, ne se rendirent pas près de Y, mais ils se présentèrent à Khi [fils de Yu], en disant: C'est le fils de notre prince. Les poëtes qui louent les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantent, ne célébrèrent et ne chantèrent pas Y, mais ils chantèrent Khi en disant: C'est le fils de notre prince[14].
Than-tchou (fils de Yao) était bien dégénéré des vertus de son père; le fils de Chun était aussi bien dégénéré. Chun en aidant Yao à administrer l'empire, Yu en aidant Chun à administrer l'empire, répandirent pendant un grand nombre d'années leurs bienfaits sur les populations. Khi, étant un sage, put accepter et continuer avec tout le respect qui lui était dû le mode de gouvernement de Yu. Comme Y n'avait aidé Yu à administrer l'empire que peu d'années, il n'avait pas pu répandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et s'en faire aimer]. Que Chun, Yu et Y diffèrent mutuellement entre eux par la durée et la longueur du temps [pendant lequel ils ont administré l'empire]; que leurs fils aient été, l'un un sage, les autres des fils dégénérés: ces faits sont l'œuvre du ciel, et non celle qui dépend de la puissance de l'homme. Celui qui opère ou produit des effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on l'ait fait venir, c'est la destinée[15].
Pour qu'un simple et obscur particulier arrive à posséder l'empire, il doit, par ses qualités et ses vertus, ressembler à Yao et à Chun, et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le propose à l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est-à-dire parce qu'il ne fut pas proposé à l'acceptation du peuple par un empereur], que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses vertus égalassent celles de Yao et de Chun].
Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit héréditaire, possède l'empire, soit rejeté par le ciel, il faut qu'il ressemble aux tyrans Kie et Cheou. C'est pourquoi Y-yin et Tcheou-koung ne possédèrent pas l'empire.
Y-yin, en aidant Thang, le fit régner sur tout l'empire. Thang étant mort, Thaï-ting [son fils aîné] n'avait pas été [avant de mourir aussi] constitué son héritier, et Ngaï-ping n'était âgé que de deux ans, Tchoung-jin que de quatre. Thaï-kia [fils de Thaï-ting] ayant renversé et foulé aux pieds les institutions et les lois de Thang, Y-yin le relégua dans le palais nommé Thoung[16] pendant trois années. Comme Thaï-kia, se repentant de ses fautes passées, les avait prises en aversion et s'en était corrigé; comme il avait cultivé, dans le palais de Thoung, pendant trois ans, les sentiments d'humanité, et qu'il était passé à des sentiments d'équité et de justice en écoutant avec docilité les instructions de Y-yin, ce dernier le fit revenir à la ville de Po, sa capitale.
Tcheou-koung n'eut pas la possession de l'empire par les mêmes motifs qui en privèrent Y sous la dynastie Hia, et Y-yin sous celle des Chang.
KHOUNG-TSEU disait: «Thang [Yao] et Yu [Chun] transférèrent l'empire [à leurs ministres]; les empereurs des dynasties Hia, Heou-yin [ou second Chang] et Tcheou, le transmirent à leurs descendants; les uns et les autres se conduisirent par le même principe d'équité et de justice.»
7. Wen-tchang fit une question en ces termes: On dit que ce fut par son habileté à préparer et à découper les viandes que Y-yin parvint à obtenir la faveur de Thang; cela est-il vrai?
MENG-TSEU répondit: Aucunement; il n'en est pas ainsi. Lorsque Y-yin s'occupait du labourage dans les champs du royaume de Yeou-sin, et qu'il faisait ses délices de l'étude des institutions de Yao et de Chun, si les principes d'équité et de justice [que ces empereurs avaient répandus] n'avaient pas régné alors, si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies, quand même on l'aurait rendu maître de l'empire, il aurait dédaigné cette dignité; quand même on aurait mis à sa disposition mille quadriges de chevaux attelés, il n'aurait pas daigné les regarder. Si les principes d'équité et de justice répandus par Yao et Chun n'avaient pas régné alors, si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies, il n'aurait pas donné un fétu aux hommes, et il n'aurait pas reçu un fétu d'eux.
Thang ayant envoyé des exprès avec des pièces de soie afin de l'engager à venir à sa cour, il répondit avec un air de satisfaction, mais de désintéressement: A quel usage emploierais-je les pièces de soie que Thang m'offre pour m'engager à aller à sa cour? Y a-t-il pour moi quelque chose de préférable à vivre au milieu des champs et à faire mes délices des institutions de Yao et de Chun?
Thang envoya trois fois des exprès pour l'engager à venir à sa cour. Après le départ des derniers envoyés, il fut touché de cette insistance, et, changeant de résolution, il dit: «Au lieu de passer ma vie au milieu des champs, et de faire mon unique plaisir de l'étude des institutions si sages de Yao et de Chun, ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en sorte que ce prince soit un prince semblable à ces deux grands empereurs? Ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en sorte que ce peuple [que je serai appelé à administrer] ressemble au peuple de Yao et de Chun?. Ne vaut-il pas mieux que je voie moi-même par mes propres yeux ces institutions pratiquées par le prince et par le peuple? Lorsque le ciel [poursuivit Y-yin] fit naître ce peuple, il voulut que ceux qui les premiers connaitraient les principes des actions ou des devoirs moraux instruisissent ceux qui devaient les apprendre d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient l'intelligence des lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient ne l'acquérir qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire celui qui le premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des doctrines sociales de Yao et de Chun, communiquer l'intelligence de ces doctrines à ce peuple qui les ignore. Si je ne lui en donne pas l'intelligence, qui la lui donnera?»
Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un simple homme ou une simple femme qui ne comprît pas tous les avantages des institutions de Yao et de Chun, c'était comme s'il l'avait précipité lui-même dans le milieu d'une fosse ouverte sous ses pas. C'est ainsi qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. C'est pourquoi en se rendant près de Thang il lui parla de manière à le déterminer à combattre le dernier roi de la dynastie Hia et à sauver le peuple de son oppression.
Je n'ai pas encore entendu dire qu'un homme, en se conduisant d'une manière tortueuse, ait rendu les autres hommes droits et sincères; à plus forte raison ne le pourrait-il pas s'il s'était déshonoré lui-même[17]. Les actions des saints hommes ne se ressemblent pas toutes. Les uns se retirent à l'écart et dans la retraite, les autres se produisent et se rapprochent du pouvoir; les uns s'exilent du royaume, les autres y restent. Ils ont tous pour but de se rendre purs, exempts de toute souillure, et rien de plus.
J'ai toujours entendu dire que Y-yin avait été recherché par Thang pour sa grande connaissance des doctrines de Yao et de Chun; je n'ai jamais entendu dire que ce fût par son habileté dans l'art de cuire et de découper les viandes.
Le Y-hiun[18] dit: «Le ciel ayant décidé sa ruine, Thang commença par combattre Kie dans le Palais des pasteurs[19]; moi j'ai commencé à Po[20].»
8. Wen-tchang fit cette question: Quelques-uns prétendent que KHOUNG-TSEU, étant dans le royaume de Weï, habita la maison d'un homme qui guérissait les ulcères; et que dans le royaume de Thsi il habita chez un eunuque du nom de Tsi-hoan. Cela est-il vrai?
MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arrivé ainsi. Ceux qui aiment les inventions ont fabriqué celles-là.
Étant dans le royaume de Weï, il habita chez Yan-tcheou-yeou[21]. Comme la femme de Mi-tseu et celle de Tseu-lou [disciple de KHOUNG-TSEU] étaient sœurs, Mi-tseu, s'adressant à Tseu-lou, lui dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la dignité de King ou de premier dignitaire du royaume de Weï.
Tseu-lou rapporta ces paroles à KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU dit: «Il y a un mandat du ciel, une destinée.» KHOUNG-TSEU ne recherchait les fonctions publiques que selon les rites ou les convenances, il ne les quittait que selon les convenances. Qu'il les obtînt ou qu'il ne les obtînt pas, il disait: Il y a une destinée. Mais s'il avait logé chez un homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque Tsi-hoan, il ne se serait conformé ni à la justice ni à la destinée.
KHOUNG-TSEU n'aimant plus à habiter dans les royaumes de Lou et de Weï, il les quitta, et il tomba dans le royaume de Soung entre les mains de Houan, chef des chevaux du roi, qui voulait l'arrêter et le faire mourir. Mais, ayant revêtu des habits légers et grossiers, il se rendit au delà du royaume de Soung. Dans les circonstances difficiles où il se trouvait alors, KHOUNG-TSEU alla demeurer chez le commandant de ville Tching-tseu, qui était ministre du roi Tcheou, du royaume de Tchin.
J'ai souvent entendu tenir ces propos: «Vous connaîtrez les ministres qui demeurent près du prince, d'après les hôtes qu'ils reçoivent chez eux; vous connaîtrez les ministres éloignés de la cour, d'après les personnes chez lesquelles ils logent.» Si KHOUNG-TSEU avait logé chez l'homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque Tsi-hoan, comment aurait-il pu s'appeler KHOUNG-TSEU?
9. Wen-tchang fit encore cette question: Quelques-uns disent que Pe-li-hi[23] se vendit pour cinq peaux de mouton à un homme du royaume de Thsin qui gardait les troupeaux; et que pendant qu'il était occupé lui-même à faire paître les bœufs, il sut se faire reconnaître et appeler par Mou-koung, roi de Thsin. Est-ce vrai?
MENG-TSEU dit: Aucunement; cela ne s'est pas passé ainsi. Ceux qui aiment les inventions ont fabriqué celles-là.
Pe-li-hi était un homme du royaume de Yu. Les hommes du royaume de Thsin ayant, avec des présents composés de pierres précieuses de la région Tchoui-ki, et de coursiers nourris dans la contrée nommée Kiouë, demandé au roi de Yu de leur permettre de passer par son royaume pour aller attaquer celui de Kouë, Koung-tchi en détourna le roi; Pe-li-hi ne fit aucune remontrance.
Sachant que le prince de Yu [dont il était ministre] ne pouvait pas suivre les bons conseils qu'il lui donnerait dans cette occasion, il quitta son royaume pour passer dans celui de Thsin. Il était alors âgé de soixante et dix ans. S'il n'avait pas su, à cette époque avancée de sa vie, que de rechercher la faveur de Mou-koung en menant paître des bœufs était une action honteuse, aurait-il pu être nommé doué de sagesse et de pénétration? Comme les remontrances [au roi de Yu] ne pouvaient être suivies, il ne fit pas de remontrances; peut-il pour cela être appelé un homme imprudent? Sachant que le prince de Yu était près de sa perte, il le quitta le premier; il ne peut pas pour cela être appelé imprudent.
En ces circonstances il fut promu dans le royaume de Thsin. Sachant que Mou-koung pourrait agir de concert avec lui, il lui prêta son assistance; peut-on l'appeler pour cela imprudent? En étant ministre du royaume de Thsin, il rendit son prince illustre dans tout l'empire, et sa renommée a pu être transmise aux générations qui l'ont suivi. S'il n'avait pas été un sage, aurait-il pu obtenir ces résultats? Se vendre pour rendre son prince accompli est une action que les hommes les plus grossiers du village, qui s'aiment et se respectent, ne feraient pas; et celui que l'on nomme un sage l'aurait faite!
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