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Chapter 61 of 63

III · 8

LE PRINCE. – Voilà qui me plaît! La conscience et la raison m’enseignent que les exigences du maître expriment seulement le bien le plus pur.

M. Z… – Pardon; je ne parle pas de cela. Je ne conteste pas que le maître exige de vous le bien; mais s’ensuit-il que lui-même soit bon?

LE PRINCE. – Que voulez-vous dire?

M. Z… – C’est singulier! J’ai toujours pensé que la valeur morale de n’importe quel être se prouve, non point par ses exigences envers autrui, mais par ses propres actes. Si cela ne vous parait pas clair en logique, voici pour vous un exemple saisissable à première vue. Le tsar moscovite Ivan IV, dans une lettre bien connue, enjoignit au prince André Kourbski de donner un exemple du plus grand bien: l’héroïsme moral le plus élevé, en s’abstenant de résister au mal et en acceptant avec douceur la mort du martyre pour la vérité. Celle volonté du maître était bonne en ce qu’elle exigeait d’autrui, mais elle ne prouvait nullement que le maître qui exigeait un tel bien fût bon lui-même. Évidemment, le martyre pour la vérité manifeste la plus haute vertu morale, mais cela ne témoigne rien du tout en faveur d’Ivan IV, puisque, dans la circonstance, il n’était pas le martyr mais le bourreau.

LE PRINCE. – Que voulez-vous donc dire par là?

M. Z… – Ceci: tant que vous ne me montrez pas la bonne qualité de votre maître par ses propres actes, mais seulement par ses prescriptions verbales aux ouvriers, je demeure persuadé que votre maître lointain, qu exige des autres le bien, mais qui ne fait aucun bien lui-même; qui impose des obligations, mais qui ne manifeste pas d’amour; qui jamais ne s’est montré à vos yeux, mais qui vit quelque part à l’étranger, incognito – qu’il est uniquement le Dieu de ce temps…

LE GÉNÉRAL. – Incognito maudit!

LA DAME. – Ah! ne parlez pas ainsi! Quelle horreur! Que la puissance de la croix soit avec nous! (Elle fait le signe de la croix.)

LE PRINCE. – On pouvait s’attendre à quelque chose de ce genre.

M. Z… – Je suis certain, Prince, que dans voire erreur sincère, vous confondez le vrai Dieu avec un adroit imposteur. L’adresse de l’imposteur est pour vous la circonstance la plus atténuante. Moi-même, je n’ai pas analysé tout d’un coup ce qu’il y a là au juste; mais aucun doute ne me reste; et vous saisissez avec quel sentiment je dois observer ce que je considère comme un masque trompeur et séducteur…

LA DAME. – Cela, sachez-le, est une offense.

LE PRINCE. – Je vous assure que je ne me trouve nullement offensé. En somme, on a posé une question générale et assez intéressante; et il me semble bizarre que mon interlocuteur, apparemment, imagine qu’elle ne peut s’adresser qu’à moi seul et non pas aussi à lui. Vous réclamez de moi que je vous montre les propres bonnes actions que mon maître a faites et qui témoignent qu’il est le principe du bien et non du mal. Mais vous, quelles bonnes actions de votre maître m’indiquez-vous que je ne puisse attribuer à moi-même?

LE GÉNÉRAL. – Mais déjà on a indiqué un fait par lequel tout le reste est soutenu.

LE PRINCE. – Lequel? Exactement.

M. Z… – La réelle victoire sur le mal, dans la résurrection réelle. C’est seulement par elle que, je le répète, est révélé le réel royaume de Dieu. Sans elle, il n’y a que le royaume de la mort et du péché et de leur auteur, le démon. La résurrection – non pas seulement dans son sens figuré, mais dans son sens véritable – voilà le titre du vrai Dieu.

LE PRINCE. – Oui, s’il vous plaît de croire à une telle mythologie. Moi, je vous demande des faits que l’on puisse prouver et non point vos croyances.

M. Z… – Doucement, doucement, Prince. Tous les deux nous procédons d’une croyance, ou, si vous le voulez, d’une mythologie; seulement, je l’accompagne jusqu’au bout, tandis que vous, malgré la logique, vous vous arrêtez au commencement du chemin. Voyons, vous admettez, n’est-ce pas, la puissance du bien et son futur triomphe sur la terre?

LE PRINCE. – Je l’admets.

M. Z… – Et qu’est-ce que c’est que cela? Un fait ou une croyance?

LE PRINCE. – Une croyance raisonnable.

M. Z… – Nous allons voir. Comme on nous l’a enseigné au séminaire, la raison ordonne, entre autres choses, de ne rien admettre sans un fondement suffisant. Je vous prie de me dire sur quel fondement suffisant, après avoir reconnu la puissance du bien dans le progrès moral et dans le perfectionnement de l’homme et de l’humanité, vous reconnaissez que le bien est impuissant contre la mort?

LE PRINCE. Moi, j’estime que vous avez à nous dire pourquoi vomis attribuez de la puissance au bien en dehors de la sphère morale?

M. Z… – Je vais vous le dire. Dès que je crois au bien et à sa puissance propre et que, dans la notion même de cette puissance bienfaisante, se confirme sa supériorité essentielle et absolue, alors, logiquement, je reconnais là une puissance illimitée; et rien ne m’empêche de croire à la vérité de la résurrection, certifiée historiquement. En outre, si, tout d’abord, vous aviez dit franchement que la foi chrétienne ne compte pas à vos yeux, et que, selon vous, son objet c’est une mythologie, alors, naturellement, j’aurais imposé une contrainte à l’hostilité que je ne puis vous dissimuler pour votre manière de penser. Car, erreur ou faute n’est pas compte; et ressentir de l’animosité envers des personnes pour leurs erreurs théoriques, c’est se donner soi-même un certificat d’excessive petitesse d’esprit, d’excessive faiblesse de foi et d’excessive dureté de cœur. Les hommes qui croient réellement et qui, par là même, sont à l’abri de ces excès de sottise, de lâcheté et de dureté, doivent avoir une disposition cordiale pour l’adversaire ou le négateur des vérités religieuses, quand celui-ci est sincère et franc, c’est-à-dire honnête. Mais à noire époque cette rencontre est si rare! Je ne saurais guère vous dire avec quelle particulière satisfaction je contemple un ennemi déclaré du christianisme. Peu s’en faut que je ne sois toujours prêt à voir en tout homme de ce genre un futur apôtre Paul; tandis que tels et tels zélateurs du christianisme me font forcément songer à Judas, le traître. Mais vous, Prince, vous vous êtes comporté avec tant de franchise que je refuse catégoriquement de vous ranger parmi les Judas d’aujourd’hui, innombrables dans les deux sexes; et déjà je prévois le moment où je ressentirai pour vous la meilleure disposition, celle qu’éveillent en moi beaucoup d’athées et de païens déclarés.

L’HOMME POLITIQUE. – Puisque, par bonheur, il est bien clair maintenant que ni les athées, ni les païens, ni les « vrais chrétiens » pareils au Prince ne représentent eux-mêmes l’Antéchrist, c’est le moment, pour vous, de nous exhiber son propre portrait.

M. Z… – Voilà donc où vous vouliez en venir! Mais est-ce que, parmi les nombreuses représentations du Christ, même parmi celles qu’ont faites parfois des peintres de génie, il y en a une seule qui vous plaise complètement? Moi, je n’en connais pas une qui soit satisfaisante. Je pense qu’il ne peut y en avoir, pour cette raison que le Christ est l’incarnation de son essence: le bien; – incarnation individuelle, unique en son genre et, par conséquent, sans analogie avec aucune autre. Pour représenter cela, le génie artistique est insuffisant. Il faut dire la même chose de l’Antéchrist. C’est, également, l’incarnation du mal, incarnation individuelle, unique dans son achèvement et sa plénitude. Oui ne peut exhiber son portrait. Dans la littérature ecclésiastique nous trouvons seulement son passeport, avec des indications générales et particulières…

LA DAME. – Nous n’avons pas besoin de son portrait. Que Dieu nous en préserve! Dites-nous plutôt pourquoi lui-même est nécessaire; en quoi, selon vous, consiste l’essence de son œuvre et s’il viendra prochainement?

M. Z… – Soit. Je puis vous satisfaire mieux que vous ne pensez. Un de mes anciens camarades d’études, qui s’était fait moine, m’a, il y a quelques années, au moment de mourir, légué un manuscrit, auquel il tenait beaucoup, mais qu’il ne voulait, ni ne pouvait imprimer. Le manuscrit est intitulé: Brève narration sur l’Antéchrist. Quoiqu’elle ait la forme ou la physionomie d’un tableau historique imaginaire et anticipé, cette composition donne, selon moi, tout ce que la Sainte-Écriture, la tradition de l’Église et la seule raison permettent de dire de plus vraisemblable sur un tel sujet.

L’HOMME POLITIQUE. – Est-ce que ce ne serait pas une production de notre connaissance Varsonophii?

M. Z… – Non, on lui donnait un nom plus raffiné: Pansophii.

L’HOMME POLITIQUE. – Pan Sophii? Un Polonais?

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III · 8 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library