Skip to content
The ConsciousLibrary

Chapter 41 of 63

I · 3

LE PRINCE. – Mais c’est une contradiction dans les termes! Si une chose qui est mauvaise en soi, par exemple le meurtre, peut devenir bonne dans certains cas, quand il vous convient de l’appeler guerre, alors où se place votre distinction absolue du bien et du mal?

M. Z… – Comme vous simplifiez les questions! « Tout meurtre est un mal absolu; la guerre est le meurtre; donc la guerre est un mal absolu. » C’est un syllogisme du premier genre. Seulement, vous avez oublié que vos deux prémisses, la majeure et la mineure, ont besoin d’être démontrées. Par conséquent, la conclusion est encore suspendue en l’air.

L’HOMME POLITIQUE. – Eh bien! Est-ce que je n’avais pas dit que nous tomberions dans la scolastique?

LA DAME. – Oui. Au fait, de quoi donc parlent-ils?

L’HOMME POLITIQUE. – De certaines prémisses, majeures ou mineures.

M. Z… – Excusez-moi. Nous allons venir tout de suite à la question. Ainsi, vous affirmez que, dans tous les cas, le fait de tuer, c’est-à-dire d’arracher la vie à quelqu’un, est un mal absolu?

LE PRINCE. – Sans nul doute.

M. Z… – Et être tué, est-ce un mal absolu ou non?

LE PRINCE. – Pour les Hottentots, oui, naturellement. Mais, enfin, nous parlons du mal moral. Celui-là ne peut consister que dans les propres actions d’un être raisonnable, actions dépendant de lui-même, et non dans ce qui se produit à l’insu de sa volonté. Donc, être tué c’est la même chose que de mourir du choléra ou de l’influenza. Non seulement ce n’est pas un mal absolu, mais même pas du tout un mal. Socrate et les stoïciens nous l’ont appris.

M. Z… – Ma foi, je ne me porterai pas garant d’autorités si anciennes. Mais je ferai remarquer que, dans l’appréciation morale du meurtre, votre absolutisme semble clocher. Selon vous, le mal absolu consisterait à faire subir à autrui une action qui n’a rien de mauvais. Ce sera comme vous le voudrez, mais votre argumentation cloche. Nous négligerons cette claudication pour ne pas nous engager du coup dans la scolastique. Ainsi, à propos du meurtre, le mal consiste non dans le fait physique de supprimer une existence mais dans la cause morale de ce fait, c’est-à-dire dans la mauvaise volonté du meurtrier. Sommes-nous d’accord?

LE PRINCE. – Certainement. Sans cette mauvaise volonté, il n’y a pas de meurtre; il y a seulement malheur ou imprudence.

M. Z… – C’est très clair, quand la mauvaise volonté a fait complètement défaut, par exemple dans le cas d’une opération malheureuse. Mais on peut se représenter une situation d’un autre genre. Quand la volonté, sans se proposer directement d’arracher la vie à un homme, a cependant, d’avance, accepté ce risque pour le cas d’extrême nécessité – ce meurtre-là sera-t-il absolument coupable à vos yeux?

LE PRINCE. – Certainement il le sera, dès que la volonté a accepté l’idée du meurtre.

M. Z… – Mais, est-ce qu’il n’arrive pas que la volonté accepte l’idée de tuer sans être cependant une volonté mauvaise? Par conséquent, dans ce cas, le meurtre ne peut être un mal absolu, même au point de vue subjectif.

LE PRINCE. – Cela est tout à fait incompréhensible… D’ailleurs, je devine: vous songez au fameux exemple d’un père qui, dans quelque lieu désert, voit sa fille innocente (pour le plus grand effet, on ajoute en bas âge) attaquée par un garnement furieux qui tente d’accomplir un hideux forfait. Alors, le malheureux père, n’ayant pas le moyen de la protéger autrement, tue l’agresseur. J’ai rencontré cet argument mille fois.

M. Z… – Ce qui est remarquable, cependant, ce n’est pas que vous ayez rencontré l’argument mille fois, mais que, pas une seule fois, personne n’ait entendu les gens de votre opinion critiquer pour de bon, ou même simplement pour la forme, ce pauvre argument.

LE PRINCE. – Mais quelle objection faire?

M. Z… – Voici. Voici. Eh bien! si vous ne voulez pas d’une objection en forme, faites-moi, de quelque manière directe et positive, la démonstration suivante: dans tous les cas sans exception, et par conséquent dans celui-là aussi dont nous parlons, ce serait absolument mieux de s’abstenir de résister au mal par la force, plutôt que d’employer la force en risquant de tuer un homme méchant et nuisible.

LE PRINCE. – Mais comment y aurait-il une preuve particulière applicable à une circonstance unique? Si vous reconnaissez qu’en principe le meurtre est, au point de vue moral, un acte mauvais, alors, le même jugement s’impose dans n’importe quel cas particulier.

LA DAME. – Oh! voilà qui est faible.

M. Z… – Et même très faible, Prince. Qu’en général, ce soit mieux de ne pas tuer que de tuer, là-dessus aucune discussion; nous sommes d’accord. Mais la question ne concerne que les cas uniques. On demande ceci: ne pas tuer, est-ce une règle générale ou reconnue telle – réellement absolue et, par conséquent, sans aucune exception, ni dans un cas unique, ni dans n’importe quelles circonstances? Même si elle n’admet qu’une seule exception, alors, elle n’est pas absolue.

LE PRINCE. – Non, je n’accepte pas que le problème soit posé de cette manière formelle. Supposons, comme je l’admets, que dans votre exemple exceptionnel, imaginé à dessein pour la discussion…

LA DAME (sur un ton de reproche). – Aïe! Aie!

LE GÉNÉRAL (ironiquement). – Oh! oh! oh!

LE PRINCE (imperturbable). – Supposons que, dans votre exemple imaginaire, mieux vaut tuer que de ne pas tuer – en réalité je ne l’admets pas, mais je veux bien supposer que vous ayez raison; et même je suppose que votre cas, au lieu d’être imaginaire, est réel. Eh bien! comme vous en convenez, il s’agit encore d’un cas tout à fait rare et exceptionnel. Or, notre discussion porte sur la guerre, phénomène général, universel. Vous n’oserez pas affirmer que Napoléon, ou Moltke, ou Skobelev se trouvaient dans une situation le moins du monde comparable à celle d’un père obligé de garantir sa fillette contre l’attentat d’un monstre.

LA DAME. – C’est mieux que tout à l’heure. Bravo, mon Prince[2].

M. Z… – En effet. C’est un saut fait avec adresse pour sortir d’une question embarrassante. Cependant, vous me permettrez bien d’établir entre ces deux phénomènes, meurtre unique et guerre, le lien logique et aussi historique qui les unit. Pour cela, reprenons d’abord notre exemple, mais sans ces particularités qui semblent en fortifier et qui, au contraire, en affaiblissent la signification. Inutile de parler d’un père ni d’une fillette, puisque avec eux la question perd tout de suite son caractère purement moral. Dii domaine de la conscience rationnelle et morale, elle se trouve transportée sur le terrain des sentiments moraux naturels: irrésistiblement poussé par l’amour paternel, le père tue le scélérat sur place, sans s’être arrêté à délibérer pour savoir s’il est obligé et s’il a le droit de faire cela en vertu du principe moral suprême. Donc, considérons, non pas un père, tuais un moraliste sans enfant et qui voit une faible créature, à lui étrangère et à lui inconnue, attaquée violemment par un robuste scélérat. Est-ce que, d’après votre théorie, ce moraliste doit, les bras croisés, prononcer une exhortation à la vertu, pendant que la bête infernale déchirera sa victime? Est-ce que, selon vous, ce moraliste ne ressentira pas une impulsion morale le portant à employer la force pour contenir le scélérat, même au risque et même avec la probabilité de le tuer? Et si, au contraire, il laisse se consommer le forfait, en l’accompagnant de bonnes paroles, est-ce que, selon vous, la conscience de ce moraliste ne lui reprochera rien et ne le rendra pas honteux jusqu’au dégoût de lui-même?

LE PRINCE. – Peut-être en serait-il ainsi pour un moraliste qui ne croirait pas à la réalité de l’ordre moral ou qui oublierait que Dieu n’est pas violence mais vérité.

LA DAME. – Cela est très bien dit. Et, maintenant, qu’y a-t-il à répondre?

M. Z… – Je réponds que je désirerais que cela fût dit encore mieux, plus simplement, d’une manière plus directe et en serrant de plus près la question. Vous avez voulu dire ceci: un moraliste qui croit réellement à la vérité divine doit, sans arrêter le scélérat par la force, se tourner vers Dieu et le prier d’empêcher l’accomplissement de la mauvaise action, soit au moyen d’un miracle moral, le soudain retour du scélérat sur la voie de la vérité, soit par un miracle physique – quelque soudaine paralysie.

Use the ← → keys to move between chapters.

I · 3 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library