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Chapter 26 of 63

Texte entier · 26

La DAME. – Pourquoi lisez-vous cela? Que le Christ se soit abstenu de répondre quand on le pressait, cela est très compréhensible. Mais quel rapport y a-t-il là avec la parabole des vignerons?

M. Z… – Attendez; c’est tout un. Et vous avez tort de dire que le Christ n’a pas répondu. Il a répondu d’une manière parfaitement et doublement précise. Au sujet de ses pleins pouvoirs, Il a désigné un témoin que les hommes qui l’interrogeaient n’osèrent pas récuser. Ensuite, Il a prouvé qu’eux-mêmes n’avaient sur Lui aucun pouvoir véritable ni aucun droit véritable, puisqu’ils agissaient seulement par crainte du peuple, la préoccupation de mettre leur vie à l’abri du péril leur faisant adopter les opinions de la foule. La véritable autorité n’est pas celle qui marche à la suite des autres, mais celle qui se fait suivre par les autres. Craintifs devant le peuple et se réglant sur lui, ces gens montraient que l’autorité réelle les avait abandonnés pour passer entre les mains du peuple. C’est à lui maintenant que s’adresse le Christ, en lui dénonçant l’opposition qu’Il rencontre en eux. Cette accusation de résistance au Messie, accusation dirigée contre les indignes chefs nationaux des Juifs, – voilà tout le contenu de la parabole évangélique sur les vignerons, comme vous-mêmes allez le voir tout de suite. (Lisant.) « Il commença donc d’exposer au peuple cette parabole: Un homme planta une vigne, la livra aux vignerons et s’éloigna un temps assez long. Au jour convenable, il envoya un serviteur aux vignerons, afin de recevoir d’eux le fruit de la vigne. Les vignerons le maltraitèrent et le renvoyèrent les mains vides. Il envoya un autre serviteur. Les vignerons, l’ayant battu et déshonoré, le renvoyèrent les mains vides. Il décida d’envoyer un troisième serviteur; et les vignerons, lui ayant infligé des blessures, le chassèrent. Alors, le maître de la vigne dit: Que dois-je faire? J’enverrai mon fils bien-aimé; peut-être, devant lui, auront-ils de la honte. À sa vue, les vignerons se mirent à délibérer entre eux, disant: Celui-ci est l’héritier; tuons- le, afin que l’héritage nous appartienne. Et, l’ayant chassé de la vigne, ils le tuèrent. Que reste-t-il à faire au maître de la vigne? II viendra et perdra les vignerons et remettra la vigne à d’autres. Quand ils eurent entendu cela, ils dirent: Cela ne sera pas. – Lui, ayant regardé sur eux, dit: – Voici donc ce qui était écrit: la pierre, celle que les architectes ont rejetée, est devenue la pierre d’angle. Tout homme qui tombera sur celle pierre se brisera; et tout homme sur qui tombera cette pierre sera écrasé. – Alors les pontifes et les scribes auraient voulu mettre la main sur Lui; mais ils craignaient le peuple; car ils comprenaient qu’Il avait dit cette parabole contre eux. » À qui et à quoi, je vous le demande, s’applique la parabole vignerons?

LE PRINCE. – Je ne comprends pas ce que vous pouvez objecter là-dessus. Les pontifes et les scribes juifs s’offensèrent parce qu’ils étaient et se reconnaissaient eux-mêmes des échantillons de cette mauvaise humanité mondaine dont parlait la parabole.

M. Z… – Mais de quoi, au juste, étaient-ils convaincus?

LE PRINCE. – De ne point pratiquer la vraie doctrine.

L’HOMME POLITIQUE. – Il me semble que c’est clair: ces vauriens vivaient comme des champignons, pour leur propre joie, fumaient du tabac, buvaient de la vodka, mangeaient de la viande de boucherie et même en régalaient leur dieu; d’ailleurs, ils se mariaient, présidaient des tribunaux et prenaient part aux guerres.

LA DAME. – Pensez-vous donc que plaisanter de la sorte convienne à votre âge et à votre situation? – Prince, ne l’écoutez pas. Nous voulons parler avec vous sérieusement. Dites-moi ceci: donc, dans la parabole évangélique, en réalité, les vignerons se perdent parce qu’ils ont tué le fils héritier du maître – voilà, selon l’Évangile, la chose principale. – Pourquoi donc la laissez-vous de côté?

LE PRINCE. – Parce que je néglige ce qui se rapporte à la destinée personnelle du Christ, laquelle, assurément, a son importance et son intérêt, mais cependant n’est pas essentielle à l’unique chose nécessaire.

LA DAME. – C’est-à-dire?

LE PRINCE. – C’est-à-dire à l’observation de la doctrine évangélique, par laquelle on arrive à posséder le royaume de Dieu et sa vérité.

LA DAME. – Attendez une petite minute. Il y a dans ma tête quelque chose qui est embrouillé… Qu’est-ce que c’est exactement? Oui (à M. Z…). Vous avez l’Évangile entre les mains. Veuillez me dire de quoi il est encore question dans ce chapitre, après la parabole?

M. Z… (feuilletant le petit livre). – Il y est dit qu’on doit rendre à César ce qui lui est dû; ensuite, sur la résurrection des morts, que les morts ressusciteront, parce que Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants; et ensuite il y est prouvé que le Christ n’est pas le Fils de David, mais le Fils de Dieu; et les deux derniers versets sont contre l’hypocrisie et la vanité des Scribes.

LA DAME. – Vous voyez, Prince: ceci, de même, est la doctrine évangélique: nous devons reconnaître le rôle de l’État dans les affaires du monde, croire à la résurrection des morts et professer que le Christ n’est pas simplement un homme mais le Fils de Dieu.

LE PRINCE. – Mais peut-on conclure d’après ce qui se trouve dans un seul chapitre et composé on ne sait par qui et on ne sait quand?

LA DAME. – Non, pas cela! Sans avoir besoin de faire une enquête, je sais que, non pas dans un seul chapitre, mais dans l’ensemble des quatre Évangiles, beaucoup de passages concernent la résurrection et concernent la divinité du Christ – surtout l’Évangile de saint Jean; on le lit aux funérailles.

M. Z… – À propos de l’ignorance où l’on serait sur l’auteur et l’époque de la composition, la libre critique allemande a déjà reconnu que les quatre Évangiles sont tous d’origine apostolique, du premier siècle.

L’HOMME POLITIQUE. – Et dans la treizième édition de la Vie de Jésus[75], j’ai remarqué une espèce de rétractation au sujet du quatrième Évangile.

M. Z… – On ne peut pas rester en arrière des maîtres. Mais, à cet égard, Prince, quels que soient nos quatre Évangiles, quand et par qui ils ont été composés, le grand malheur, c’est que, d’autre Évangile, selon vous plus authentique et mieux en harmonie avec votre « doctrine », eh bien! il n’en existe pas.

LE GÉNÉRAL. – Comment? il n’en existe pas? Et le cinquième, celui où il n’y a point de Christ mais seulement une doctrine – sur la viande de boucherie et sur le service militaire?

LA DAME. – Vous aussi! C’est honteux. Sachez que, plus vous et votre allié officiel taquinerez le Prince, plus je le soutiendrai. Je suis sûre, Prince, que vous voulez prendre le christianisme par le meilleur côté et que, quoique votre évangile ne soit pas le nôtre, il est cependant du même genre. Comme autrefois on composait des livres intitulés l’esprit de M. de Montesquieu[76], – l’esprit de Fénelon[77], ainsi vous ou vos maîtres avez voulu composer l’esprit de l’Évangile[78]. Toutefois, c’est dommage que personne de vous n’ayez fait cela sous la forme d’un petit livre spécial qu’on aurait pu intituler « L’esprit du christianisme, d’après la doctrine de tels et tels ». Vous avez besoin d’avoir une espèce de catéchisme, afin que nous, simples gens, ne perdions pas le fil à travers toutes ces variations. Tantôt, nous apprenons que la substance principale est dans le sermon sur la montagne; tantôt, subitement, on nous dit qu’il faut avant tout, à la sueur de son front, pratiquer l’agriculture – quoique cela ne soit pas dans l’Évangile, mais dans la Genèse, là où il y a « enfanter dans la douleur »; – mais, enfin, cela n’est pas un précepte, c’est seulement une triste destinée; tantôt, on dit qu’il faut tout distribuer aux pauvres; et ensuite ne rien donner, parce que l’argent est un mal; que ce n’est pas bien de faire du mal aux autres, mais seulement à soi et à sa famille; et à l’égard des autres il faut seulement travailler; tantôt on nous dit de nouveau: ne rien faire, méditer seulement; tantôt on nous dit: la vocation de la femme est d’engendrer le plus possible d’enfants bien portants; et tout à coup il ne faut absolument plus rien de cela; ensuite, ne pas manger de viande est le premier degré, mais pourquoi est-ce le premier, tout le monde l’ignore; ensuite, on condamne la vodka et le tabac; puis les blini; ensuite le service militaire devient le plus grand mal, et s’y refuser est le principal devoir du chrétien, et l’homme qui n’est pas pris comme soldat, celui-là est saint. Peut-être que je dis des absurdités, mais ce n’est pas ma faute: il est absolument impossible de se débrouiller dans tout cela.

LE PRINCE. – Moi aussi, je pense que nous avons besoin d’un résumé explicatif de la vraie doctrine. Je suppose qu’on s’occupe de le composer.

LA DAME. – Bien. En attendant qu’il soit composé, dites-moi maintenant, en deux mots, quel est, selon vous, le fond de l’Évangile?

LE PRINCE. – Il me semble, clairement, que c’est le grand principe de la non-résistance au mal par la force.

L’HOMME POLITIQUE. – Et comment ainsi en finir avec le tabac?

LE PRINCE. – Quel tabac?

L’HOMME POLITIQUE. – Ah! mon Dieu! Je demande quel rapport existe entre le principe de la non-résistance au mal et les appels à s’abstenir de vin, de viande et d’amour?

LE PRINCE. – Le rapport est clair, il me semble ces habitudes dépravées abrutissent l’homme – elles étouffent en lui la voix de la raison ou de la conscience. C’est pourquoi les soldats s’enivrent en partant pour la guerre.

M. Z… – Surtout pour une guerre malheureuse. Mais nous pouvons laisser cela de côté. Le principe de la non-résistance au mal est important en lui-même. Mais est-ce qu’il justifie, ou non, l’application de l’ascétisme? Suivant vous, si nous nous abstenons de résister au mal par la force, alors, aussitôt, le mal disparaîtra. C’est-à-dire qu’il subsiste seulement par notre résistance ou par les moyens que nous employons contre lui, et qu’il n’a pas de force réelle qui lui soit propre. Au fond, il n’y a pas du tout de mal; il se manifeste seulement comme la conséquence de notre erreur qui nous fait croire que le mal existe et qui nous porte à agir contre lui. C’est cela, n’est-ce pas?

LE PRINCE. – Assurément c’est cela.

M. Z… – Mais si le mal n’a pas de réalité, comment, alors, expliquez-vous le frappant insuccès de l’œuvre du Christ dans l’histoire? D’après votre point de vue, elle n’a rien produit, ou, en tout cas, elle a produit beaucoup plus de mal que de bien.

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Texte entier · 26 · Three Conversations on War, Progress and the End of World History, Including a Short Tale of the Antichrist — Vladimir Solovyov · The Conscious Library