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The ConsciousLibrary

Chapter 59 of 97

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Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: « Il n’est pas d’ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse enlever d’assaut cette ville, défendue, les armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère l’héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de Lakshmana, je renais à l’espérance. » Ensuite, revenu à la confiance, l’intelligent et sage fils du Vent s’élança d’un bond rapide à l’heure où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien distribuées.

Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique; alors, dis-je, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule voix de Lankâ.

Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l’éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette pensée à l’esprit du singe intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: « Je vais inspecter l’une après l’autre toutes les entrées de ces maisons princières qui ont l’éclat des constellations ou des planètes, et qui montent, pour ainsi dire, jusqu’au ciel. »

La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s’était levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par l’expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel qu’un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion de sa lumière et se promener dans le troupeau des étoiles, comme un taureau enflammé d’amour au milieu du parc aux génisses. Il vit l’astre aux rayons froids éteindre en s’élevant les chaleurs dont le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.

Il était semblable aux soirs du Paradis, cet heureux soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le magnifique lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait alors ses pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part et d’autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement comme des gens ivres.

Le singe vit encore là maintes sortes d’Yâtoudas d’une intelligence supérieure, d’une brillante nature, pleins de foi, riches en trésors de pénitence et l’âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient doués d’une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n’étaient pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de penchants bien purs, d’une haute majesté, épouses assorties aux maris, brillantes à l’égal des étoiles et dont le cœur était lié au cœur de leurs époux.

Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[3]: elles tenaient embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.

Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d’une origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n’avait pas encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l’image habitait dans le cœur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma de tous ses vœux.

Voyant qu’il n’avait aperçu nulle part l’épouse de Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la sérénité.

Le grand singe, aimé de la fortune, s’approcha de la demeure habitée par le monarque des Rakshasas.

Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré, non moins que défendu, par des fossés, auxquels des masses de nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais aux arcades faites d’or, toutes semées de perles et de pierreries, aux enceintes d’argent, aux colonnes massives d’or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars d’or, d’argent ou d’ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit de lions.

Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d’Arabie. Ils avaient le regard louche et les jambes longues: ils étaient d’une grande légèreté ou d’une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de cramoisis et d’un rouge pâle, ou d’un pelage tacheté comme la peau de l’antilope aux pieds blancs. Les pays d’Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les ont vus naître.

Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards, troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers. Ce palais, éclairé d’une lumière incessante par l’éclat des pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de l’étiquette, par de nobles dames et par les femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de vases en pierreries.

Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.

Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d’instruments à cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.

Il s’avança vers ce lieu, d’où partaient les accords, et vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l’or. Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s’étendait égale à sa longueur[4]: il était soutenu sur des colonnes d’or avec des portes d’or et de pierres fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d’arbres, où l’on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait entre l’excès du chaud et du froid.

À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail, le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d’un mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d’elle un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en or, avec des portes, les unes d’or, les autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de l’Indra même des Rakshasas en assurait la défense.

Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d’une forme: « Approche! approche-toi! »

Hanoûmat s’avance donc: il admire cette grande et resplendissante habitation, aussi chère au cœur de Râvana qu’une noble femme adorée; ce palais rayonnant de ses treillis d’or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts de lambris d’ivoire, aux étages duquel on montait par des escaliers de pierreries.

« N’est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême? » pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d’or, qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d’une éclatante splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une grande variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les couleurs. Tombé sous l’empire du sommeil et de l’ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au plaisir de ses jeux, s’endormit alors en mille attitudes. En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.

Alors cette pensée vint à l’esprit du singe: « Voilà sans doute les étoiles qu’on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler ici! » En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.

Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des sièges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.

Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent d’autres femmes, parées de bracelets d’or ou de coquillages. Celle-ci dort sur l’estomac d’une autre, celle-là sur un sein de la première: elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les unes des autres.

Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante qu’au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.

Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des Daityas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait ce chariot divin par les visages, semblables à l’astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à l’oreille de ces femmes.

Tandis qu’il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siège éminent de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.

Il vit, tel que l’astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d’une longue robe en argent, avec des bracelets d’or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras, tous ses membres oints d’un sandal rouge à l’exquise odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein d’orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec ses riches forêts d’arbres et d’arbustes; là, dis-je, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l’éventail en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros, l’amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur un lit éblouissant de lumière.

Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque, une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynæcée, cette blonde favorite, semblable à la nuance de l’or, était là étendue sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.

Hanoûmat la vit, telle que l’éclair flamboyant au sein du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d’or bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras l’eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si parfaites lui firent naître cette pensée: « Ce ne peut être que Sîtâ! » Il en fut d’abord saisi d’une grande joie et s’applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre opinion, s’arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:

« Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu’elle est de Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d’un autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n’existe personne qui soit égal à Râma. »

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· 9 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library