Chapter 58 of 97
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« Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte qui les tourmente comme à repousser d’eux la colère de Sougrîva.
« Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel je vais d’un vol rapide m’emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous, nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en courant les cent yodjanas.
« Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de ma pensée. »
À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si haut sa puissance, l’habile Angada répondit en ces belles paroles: « Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin, tu viens d’étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des vœux au ciel pour le succès de ton voyage.
« Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied comme enraciné dans le même vestige: en effet, c’est de toi, noble singe, que dépendent les existences de nous tous. » À peine eut-il recueilli ce langage, que lui tenaient Angada et l’assemblée des quadrumanes, le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à dilater ses proportions naturelles.
Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis, Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.
Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu’un lion a blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins d’écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu mêlé de fumée et une flamme épouvantable.
Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors, tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là, désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité, se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre, ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.
Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs bras de s’incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes, en l’honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, le Dieu qui préside à la guerre, d’Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de Kouvéra, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens, et, les ayant salués d’un pradakshina, il s’élança dans la route pure et sans écueil, habitée par le vent. « Au retour! » s’écrièrent tous les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face tournée vers Lankâ.
Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au moment qu’il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes pousses.
L’eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu’il assura le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras. Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres. À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s’élancer avec toute sa grande vigueur.
Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents vêtus d’une peau nouvelle.
En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes entrer comme en furie, soulevées par l’air que déplace son corps. À la vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont leurs habitations dans la mer, pensent que c’est Garouda lui-même. Les poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l’ombre de ce roi des singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l’ambroisie.
Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l’espace illuminé de foudres, enflammé d’éclairs et que la chute des tonnerres festonnait avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt se dérober comme la lune.
Tandis que le singe nageait ainsi dans l’espace, cette pensée vint à l’esprit d’une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se revêtir à son gré de toutes les formes: « Aujourd’hui, après un long temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance! » Quand elle eut roulé dans son esprit cette pensée, elle saisit l’ombre comme un vêtement; et le singe, voyant qu’elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même: « Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu’une montagne dans un tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l’Océan par un vent contraire! »
Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit ce grand être qui s’élevait hors des ondes salées. « C’est là, on n’en peut douter, se dit-il, cette créature qu’on voit dans la grande mer happer l’ombre, ainsi que je l’ai ouï dire au monarque des singes. » À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c’était Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu’elle vit s’augmenter les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche pareille aux enfers. L’officieux et rusé quadrumane observe alors cette furie, ses membres énormes et sa vaste gueule toute grande ouverte.
Le singe à l’immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et s’échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle de la pensée.
Grâces à la sûreté de son coup d’œil, à sa force, à son adresse, à sa fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.
Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d’Hanoûmat, les Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:
« Tu viens d’accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité est rendue à ces routes, où les habitants de l’air pourront aller maintenant à leur gré.
« Mets à fin l’œuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans péril! »
Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l’air et continua son voyage d’un vol accéléré.
Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit cette réflexion: « J’exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des Rakshasas, s’ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres démesurés. »
Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre à couvert de la curiosité, il revint à son état naturel, comme Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.
Il s’avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, en haut, par des remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés remplis d’eaux intarissables et bien profondes; cette ville, qu’environnait un grand retranchement fait d’or; cette ville, dont l’imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense des bonnes œuvres. Pavoisée d’étendards et de drapeaux, ornée de balcons, les uns de cristal, les autres d’or, elle se couronnait avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons. Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes d’émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu’elles semblaient aux yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapiteaux de magnifiques arcades.
Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même: « Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, auguste fille du roi Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?
« Confiées aux mains d’un messager sans prudence, les affaires succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les ténèbres s’évanouissent au lever du soleil.
« Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller incognito; car il n’est rien qui puisse échapper à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui m’est propre, je cours vite à ma perte et l’affaire de mon seigneur échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les commissions de Râma.
Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le coucher du soleil et de s’y tenir caché dans l’attente du moment où il puisse tromper l’œil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit à la grosseur d’un chat, et, sautant sur le boulevard, il se met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d’un mont, qui semblait tenir en elle son épouse, couchée dans son sein.
Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les nuages d’automne; palais de corail, de marbre, d’argent, d’or, de perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux portes d’or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers de pierreries. Elle s’en allait, pour ainsi dire, espionner les secrets du ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.
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