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The ConsciousLibrary

Chapter 56 of 97

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« Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d’ici, à cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle s’élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C’est là qu’habite, enfermée dans le gynæcée de Râvana et surveillée d’un œil attentif par des femmes Rakshasîs, l’infortunée Vidéhaine aux vêtements de soie.

« Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.

« D’ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d’aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d’une vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu’elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez accompli tout l’objet de votre mission. Je désire maintenant que vos grandeurs me conduisent vers l’humide empire de Varouna; je veux offrir l’eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s’en est allé dans les demeures célestes. »

À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la cérémonie de l’eau terminée, le ramènent au mont Vindhya, et, l’ayant aidé à remonter sur le sommet, ils goûtent en eux-mêmes la joie de posséder ces renseignements sur l’épouse de Râma. En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu’environnaient les singes, reprit avec joie la parole en ces termes: « Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je connais la Mithilienne.

Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s’écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards, sans que je puisse m’y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que j’observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont Vindhya, situé sur le rivage de l’Océan méridional.

« Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c’est là que vécut dans la patience de la plus effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté à deux autres s’est écoulé depuis qu’il s’en est allé au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l’anachorète; car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.

« Près du pieux ermitage, les vents soufflent d’une haleine suavement parfumée; on n’y voit pas d’arbre qui n’ait des fleurs ou qui n’ait des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m’appuyai contre le pied des arbres et j’attendis là, impatient de voir l’auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de moi, l’invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d’une splendeur flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent le créateur. Quand ils virent l’ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l’espace: telle se rompt l’escorte des troupes et des ministres aussitôt que le monarque est rentré dans son palais.

« Le saint anachorète, m’ayant vu garder le silence, entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle affaire m’avait conduit en ce lieu. « Ta couleur effacée, me dit-il, et tes ailes détruites ont empêché d’abord que je ne te reconnusse; mais voici qu’un souvenir me ramène auprès de toi.

« J’ai vu autrefois deux vautours d’une vitesse égale à la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de la Mort: l’aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s’appelait Djatâyou. Un jour, s’étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher mes pieds.

« Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes ailes? Qui t’a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la vérité. »

« À ce langage, que m’avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que m’arrachait l’amour fraternel, je réunis mes deux pattes en forme d’anjali et j’instruisis le grand anachorète de ce qu’il désirait connaître: « Vénérable saint, retenu et comme abattu par la confusion que tu m’inspires, il m’est impossible de te raconter cela: vois! ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j’ai commis une faute: oui! je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j’aime! Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je vais t’en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.

« Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L’objet du pari, nous sommes-nous dit, c’est de suivre le soleil depuis l’orient jusqu’à l’occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos yeux.

« Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse, regardant le spectacle qui s’étalait en bas. La terre, je me rappelle, ornée d’un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par ses montagnes, plantées sur toute la surface.

« Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la charrue.

« Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte agite nos cœurs.

« En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout n’était qu’un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu consumait l’univers dans l’époque fatale où se termine un youga. Le soleil, tout rouge, n’est plus qu’une masse de feu au milieu du ciel, et l’on discerne avec peine son vaste corps dans l’incendie général. L’astre du jour, que j’observais dans le ciel avec de grands efforts, me parut d’une ampleur égale à celle de la terre.

« Mais soudain voici que Djatâyou, ne s’inquiétant plus de me disputer la victoire, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement. J’étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai, précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l’ai ouï dire, tomba dans le Djanasthâna. S’il ne m’était resté quelque chose du mérite acquis par mes bonnes œuvres, j’eusse été plongé dans la mer; ou j’eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les âpres sommets de la montagne.

« Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes, désarmé de ma vigueur, j’ai tous les motifs pour désirer la mort. Je veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la vie pour un oiseau qui n’a plus d’ailes, qui ne peut marcher sans un aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte de terre? »

« Après que j’eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage: « D’autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie, ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j’ai ouï dire que tu aurais à faire une grande œuvre; je l’ai même déjà vue par les yeux de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.

« Il est un monarque, issu d’Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un fils d’une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d’un héroïsme infaillible, obéissant à l’ordre de son père dans une chose inutile à raconter, s’en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le Djanasthâna.

« Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils doivent trouver la fille du roi Djanaka.

« Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d’ailleurs irais-tu en l’état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends ainsi le moment!

« Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du solitaire, je n’ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j’étais par l’espérance de voir le plus noble des Raghouides. Chaque jour, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je gravissais péniblement la montagne et là j’attendais l’arrivée de vos seigneuries. Aujourd’hui trois siècles complets d’années ont coulé depuis le jour que j’ai mis dans mon cœur ces paroles de l’anachorète et que j’observe curieusement les temps et les lieux.

« Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les plus divers. Un jour, il s’en était allé au mont Himâlaya faire une visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne: ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste condition et ne s’attachant qu’à son devoir de fils, il ne voulut pas engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur du cruel Démon, je blâmai Soupârçwa, mon fils, avec des paroles sévères: « Comment, lui dis-je, n’as-tu pas sauvé la Mithilienne? »

Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec une saveur d’ambroisie.

Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli avec son fils d’une joie sans égale.

Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu’où ses ailes pouvaient s’élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont, Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l’admiration tenait tout grands ouverts. Puis, l’oiseau vint se reposer sur le faîte et reprit de nouveau la parole en ces termes, d’une voix que sa joie avait épanouie dans les plus suaves modulations:

« Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui la pénitence avait consumé entièrement la matière!

« N’épargnez aucun effort! vous arriverez bientôt à découvrir Sîtâ; le saint n’a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en donner l’assurance!

« Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse mettre un instant son pied! » À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes et, s’étant plongé au milieu des airs, il partit d’un essor rapide comme les ailes de Garouda.

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· 6 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library