Chapter 22 of 97
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Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le devoir en personne, il s’approcha, les mains jointes, de ses nobles mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage: « Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention, soit ignorance, j’ai commis une offense à l’égard de vous, moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon. »
Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les sons perçants, qui jaillissent du malheur.
Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser d’amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce discours:
« Il est cinq devoirs, bien dignes de votre famille: ce sont la défense d’un frère aîné, l’aumône, le sacrifice, la pénitence et l’abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma, c’est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c’est moi-même; pense que la forêt, c’est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta volonté! »
Ensuite, s’approchant d’un air modeste et les mains jointes, comme on voit Mâtali s’avancer vers Indra, son maître: « Honneur à toi, fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c’est toi qu’attend ce grand char attelé.
« Je vais te conduire avec lui où tu as l’envie d’aller. »
À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse, se prépare à monter dans ce char magnifique avec Lakshmana. Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces d’armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le panier. Cela fait, et sur l’ordre qu’il en reçut du jeune banni, le cocher du roi y plaça encore une cruche de terre.
Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces nobles compagnons d’exil. Ensuite, ayant jeté le regard d’une âme consternée sur les deux frères assis auprès de la belle jeune femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher.
« Hélas! Râma! » s’écriaient de tous côtés les foules du peuple.
« Retiens les chevaux, cocher!… Va lentement! disaient-ils: nous désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la lune.
« Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout, s’en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un cœur de fer; il est donc joint solidement, puisqu’il ne s’est pas brisé, quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l’habitation des forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à la taille menue, qui s’attache aux pas de son époux comme l’ombre suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, car tu satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné, que tu aimes, sur la route, où l’entraîne l’amour de son devoir. »
Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l’infortuné! soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les nœuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était dû, il se mit à presser le cocher: « Avance! dit-il; avance! » Il ne put, comme un éléphant que l’aiguillon tourmente, supporter de voir ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur.
« Hâ! mon fils Râma!… Hâ! Sîtâ!… Hâ! hâ! Lakshmana! tourne les yeux vers moi! » C’est en jetant ces lamentations, que le roi et la reine couraient après le char.
« Arrête! arrête! » criait le vieux monarque; « Marche! » disait au cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle d’un homme entre la terre et le ciel, qui ne sait trop s’il doit monter ou descendre. « Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui diras: « Je n’avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c’est la rendre plus cruelle. » Ainsi Râma parlait à Soumantra.
Aussitôt que celui-ci, l’âme toute contristée, eut connu la pensée du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et poussa les chevaux.
Le roi, chef de la race d’Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux, tant qu’il put encore apercevoir la forme vague de ce fils qui marchait vers son exil.
Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée entre eux. Tant qu’il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses yeux, marchèrent comme pas à pas avec lui. Mais, quand le roi, maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré de chagrin, il tomba sur la terre.
Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint à gauche, toute pleine de sa tendresse satisfaite pour son fils Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: « Kêkéyî, ne touche point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus en toi mon épouse!
« Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons funèbres qu’il viendra m’offrir devant ma tombe! »
Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui fit reprendre le chemin de son palais.
Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: « Que l’on me conduise au plus tôt dans l’appartement de Kâauçalyâ, mère de mon fils Râma! »
À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant ses bras au ciel: « Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu m’abandonnes!… Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton arrêt! mais, hélas! moi, je ne te verrai pas!…
« Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma, et n’est pas revenue encore à l’instant même. »
La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d’où sa pensée ne cessait de suivre son bien-aimé Râma: elle entra dans cette couche, près de son époux, elle, de qui la douleur avait tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en lamentations d’une manière pitoyable.
Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui, magnanime et fort comme la vérité, s’avançait vers les bois qu’il devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas avec la foule de ses amis, ceux-là n’étaient point revenus; ils continuèrent d’accompagner Râma dans sa route.
Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant de ses yeux, pour ainsi dire, l’amour de ces fidèles sujets, Râma leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres fils: « Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de Bharata, pour l’amour de moi, habitants d’Ayodhyâ, l’attachement et l’estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l’on est encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et cependant sa bouche n’a pour tous que des mots agréables. »
Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière lui, enchaînés par ses vertus.
Ensuite le noble prince, ayant décidé qu’on ferait une halte sur le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit ces paroles au fils de Soumitrâ: « Voici près d’arriver, mon beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire, abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans ses différentes espèces de fruits sauvages. »
Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à Soumantra même: « Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger. »
Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une abondante nourriture, il s’assit vis-à-vis et tout près d’eux.
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