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Chapter 19 of 97

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« Tu ne dois pas m’accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de mon absence.

« Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là continuellement ta joie dans l’obéissance à ton époux; car c’est le devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux et l’espérance de mon retour. Oui! c’est dans la compagnie de ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie. »

À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés de larmes:

« Va, mon fils! Que le bonheur t’accompagne! Exécute l’ordre même de ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront un jour. Oui! je saurai me complaire dans l’obéissance à mon époux, comme tu m’as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à faire. Va donc, suivi de la félicité! »

Ensuite, quand elle vit Râma tout près d’accomplir sa résolution d’habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme; et, saisie tout à coup d’une vive douleur, elle sanglota, gémit et se mit à parler d’une voix où l’on sentait des larmes.

Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son âme dans une seule pensée, attendait, pleine d’espérance, la consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont obligés, venait d’implorer, avec une âme recueillie, non-seulement la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait vivement de ses désirs l’arrivée de son Râma.

Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de confusion, l’esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil d’un air qui n’était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s’inclinant à sa vue avec respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la modestie.

À l’aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans son âme: « Qu’est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les brahmes, versés dans ces connaissances, t’auraient-ils annoncé que la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec l’astérisme Poushya, influence sinistre, qui afflige ton esprit? Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l’orbe entier de la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage? Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus, pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l’éventail récréer ton visage, qui égale en splendeur le disque plein de l’astre des nuits? Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n’entends-je pas les poëtes, les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse? Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure dans l’étude sainte des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce noble front la consécration royale?

« Pourquoi ne vois-je pas maintenant s’avancer derrière toi, dans la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d’amour sur les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, nous apportant la fortune et la victoire, un coursier d’une beauté non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes prospères? »

À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l’incertitude inquiète de son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une fermeté qu’il puisait dans la profondeur de son âme: « Toi, qui es née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi. Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé tout à coup d’acquitter sa parole aujourd’hui, que tout est disposé en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père s’est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j’habite, ma bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m’en aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée d’éloges: je t’offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et veuille bien me donner congé.

« Mets-toi jusqu’à mon retour sous la garde de ton beau-père et de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata. En effet, ceux qu’enivre l’orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les éloges donnés aux vertus d’autrui: ne loue donc pas mes qualités en présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole de mon père, j’irai, suivant son ordre, aujourd’hui même dans les forêts: ainsi, fais-toi un cœur inébranlable! Quand je serai parti, noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire, ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.

« Tu dois, chère Sîtâ, pour l’amour de moi, obéir d’un cœur sans partage à ma bonne mère, accablée sous le poids de la vieillesse et par la douleur de mon exil. »

Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche à son époux: « Un père, une mère, un fils, un frère, un parent quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans l’autre vie, le fruit né des œuvres, qui sont propres à lui-même. Un père n’obtient pas la récompense ou le châtiment par les mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père; chacun d’eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour lui-même, sans partage avec un autre. Seule, l’épouse dévouée à son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou, ma route, ma divinité même; j’irai donc avec toi: c’est là ma résolution dernière. Si tu as tant de hâte pour aller dans la forêt épineuse, impraticable, j’y marcherai devant toi, brisant de mes pieds, afin de t’ouvrir un passage, les grandes herbes et les épines. Pour une femme de bien, ce n’est pas un père, un fils, ni une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m’envie pas ce bonheur; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l’eau qui reste au fond du vase après que l’on a bu: emmène-moi, héros, emmène-moi sans défiance: il n’est rien en moi qui sente la méchanceté. L’asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois, aux chars de nos Dieux, que dis-je? au ciel même. Accorde-moi cette faveur: que j’aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des sangliers et des ours! J’habiterai avec bonheur au milieu des bois, heureuse d’y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d’y couler mes jours avec toi, que dans les palais du bienheureux Indra.

« J’emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux racines; je ne serai d’aucune manière un fardeau incommode pour toi dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes d’années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n’avoir duré qu’un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour odieux, et l’enfer même avec toi ne peut m’être qu’un ciel préféré. »

À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à l’habitation au milieu des forêts: « Sîtâ, ton origine est de la plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes à fond, tu ceins la renommée comme un diadème: partant, il te sied d’écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et j’irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi, à l’ordre émané de mon père.

« Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas la force de t’y mener, par compassion même pour toi.

« Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes, conduits par le sort dans leur voisinage: on est à cause d’eux en des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!

« Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées par la sueur de rut; ils vous attaquent et vous tuent; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!

« On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!

« Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!

« On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d’une marche tortueuse, comme les sinuosités d’une rivière, tantôt couchés dans les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des fleuves, dont l’approche est difficile, profonds, larges, vaseux, infestés par de longs crocodiles.

« C’est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d’herbes, couches incommodes, que l’on a préparées de ses mains, sur le sein même de la terre, ô femme si délicate, que l’on cherche le sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des jujubes sauvages, les fruits de l’ingüa ou du myrobolan emblic, ceux du cyâmâka[14], le riz né sans culture ou le fruit amer du tiktaka[15] à la saveur astringente. Et puis, quand on n’a pas fait provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive que les anachorètes de leurs solitudes s’y trouvent réduits à passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture. Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec l’écorce des arbres; on est contraint de tordre sans art ses cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!

« De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence, qu’une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m’ayant suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes vœux et tes mortifications, quelle volupté pourras-tu m’offrir dans ces forêts? Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et la chaleur du soleil, ton corps si frêle épuisé de jeûnes et de pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble à mes souffrances.

« Demeure ici, tu n’auras point cessé pour cela d’habiter dans mon cœur; et, si tu restes ici, tu n’en seras pas, ma bien-aimée, plus éloignée de ma pensée! »

À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les yeux baignés de pleurs:

« Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le visage; ces inconvénients, que tu viens d’énumérer, mon dévouement pour toi, cher et noble époux, les montre à mes yeux comme autant d’avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n’est pas capable de m’enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n’ai aucune peur naturellement des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres bêtes, dont tu m’as peint l’abord si redoutable au milieu des bois. Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là d’ailleurs vaut mieux pour moi que vivre ici!

« Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des brahmes versés dans la connaissance des signes: « Ton sort, m’ont dit ces hommes véridiques, ton sort, jeune Sîtâ, est d’habiter quelque jour une forêt déserte. » Et moi, depuis ce temps où les devins m’ont tiré cet horoscope, j’ai senti continuellement s’agiter dans mon cœur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.

« Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa vérité.

« Emmène-moi, fils de Raghou! car j’ai un désir bien grand d’habiter les forêts avec toi: je t’en supplie, courbant la tête! Dans un instant, s’il te plaît, tu vas me voir déjà prête, noble Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est mon brûlant désir.

« Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que j’accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je touche, m’en seront témoins, j’aurai bientôt cessé d’être, n’en doute pas! »

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· 19 · Rāmāyaṇa (The Journey of Rāma) — Valmiki · The Conscious Library